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Comme tous les Etats, la France a construit des mythes historiques, inventé des personnages (Vercingétorix, Jeanne d’Arc), des fables, qui sont des mythes dégradés selon Claude Levy Strauss (1). La mémoire collective pour se reproduire, a besoin d’institutions (2) qui sélectionnent, censurent, amplifient les souvenirs individuels pour construire une mémoire partagée, comme la caisse de résonnance d’une guitare sélectionne ou censure les signaux des cordes pour produire un timbre, un son. L’existence ou la suppression des institutions porteuses de mémoire collective sont le résultat de rapports de force, prenons l’exemple actuel de la privatisation des régimes de retraites ou de la Sécurité Sociale en France. Aujourd’hui, ceux qui commémorent la Commune de Paris sont taxés « d’ultragauche » ou « d’islamo-gauchistes » par le parti présidentiel Macroniste.

Municipality of Paris, on 1871. Barricade of the street of Flanders, March 18. RV-517443 (Photo by Roger Viollet Collection/Getty Images)

Cette révolte a retenu l’attention de quelques historiens, dont Henri Guillemin (3), d’hommes politiques, mais d’aucun écrivain connu de l’époque à part Victor Hugo (1802/1885) qui était déjà exilé en Belgique ; comme toutes les révoltes, celle-ci se caractérise par la participation active des femmes et des enfants, le refus de nommer des chefs ou leaders, la proposition de réformes jamais mises en place, on songe bien sûr récemment au mouvement des Gilets Jaunes (2019/20) qui est un peu similaire, suivi d’une répression « atroce », selon les mots de l’époque : environ 30 000 fusillés, femmes et enfants compris, (seulement 20 000 seront  identifiés), 40 000 déportations au bagne de Nouvelle Calédonie. Rappelons le contexte économique et politique : les nostalgiques de la révolution de 1789 sont nombreux, Napoléon Bonaparte a fait diffuser parmi ses soldats des idées d’égalité républicaine, ce qui a expliqué les mouvements anti-esclavagistes dans les îles des Caraïbes (Guadeloupe) et la création de Républiques, (Haïti), tout autant que la restructuration des classes dominantes : la nouvelle richesse mobilière s’oppose à la richesse de l’Eglise et des notables royalistes du monde rural. La seconde révolution industrielle basée sur le développement de la sidérurgie a produit les alliances matrimoniales des grandes familles françaises actuelles entre les nobles et les banquiers d’affaire (par exemple la famille Scheider dirige la métallurgie, les banques et la présidence du Conseil national). En 1830, comme aujourd’hui, l’Assemblées Nationale est qualifiée de « régime de banquiers ». En 1848, avec Napoléon III, les banques actuelles sont crées, les industries se développent, le travail des enfants est limité à 6-12 ans. Les revendications pour le « droit d’association », c’est-à-dire le syndicalisme, se multiplient, le baron Hausman (1809/1891) modifie l’urbanisme de Paris avec la création de larges avenues pour pouvoir tirer au canon contre les manifestants. Mais l’ambiance est mauvaise, Paris compte 1 million d’indigents pour 1,5 million d’habitants, le peuple est hostile à l’Empire. Pour orienter les esprits vers l’extérieur, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse, « une guerre facile à gagner », mais, bizarrement, il est capturé à Sedan. Le 4 sept 1870, la troisième République est proclamée.

Un gouvernement provisoire est nommé, et ils ont en commun la peur du peuple, du « socialisme rouge », de « l’Internationale » qui regroupe 60 000 adhérents en France, soutenue par ces « pervers » d’Anglais et Karl Marx exilé à Londres, qui dispose localement de quelques collaborateurs de bonne volonté. Les Généraux français, plus tard appelés « défaitistes », ainsi que les Royalistes, ont souhaité la victoire de Bismark. Les Allemands demandent 5 millards de francs au titre de dédommagement à Versailles où se sont réfugiés les Royalistes, l’annexion des sites sidérurgiques de l’Alsace-Lorraine, la suppression de la République. Les Allemands qui font office de police en province, d’après Gustave Flaubert (1821/1880), encerclent Paris, mais ils ne veulent pas intervenir contre ces résistants. Les royalistes et banquiers doivent alors reconstituer leur armée pour donner l’assaut, car entre leur armée composée de paysans et les soldats républicains, les fraternisations étaient fréquentes. Il faut gagner du temps. En présence du blocus allemand, une famine est donc organisée, on mangera chiens, chats, rats, les classes aisées auront droit, selon leur rang, aux animaux du zoo municipal. Une censure est organisée également en ce qui concerne la diffusion d’informations par télégraphe : il ne faut pas que la province reçoive d’information ou de propagande de la capitale. Les royalistes, les cléricaux, se nomment entre eux « les honnêtes gens » ou les « hommes de bien » (les possédants). Une guerre d’information via les nouvelles technologies. « Monsieur Thiers » (1797/1877), premier Président de la 3° République, dirige les opérations : Ministre de l’Intérieur, il fait tirer au canon sur les Canuts (ouvriers sous-traités du textile) de Lyon en 1834. Allié des royalistes, il est cependant favorable au suffrage universel, car il considère qu’il est plus facile au peuple de se révolter contre un monarque que contre une assemblée constituée d’élus de la République. En face, la « Garde Nationale », milice supplétive ouverte à tout le monde, recrute 130 000 engagés pauvres, la solde est de 30 sous par jour (pour 100 sous par jour pour les travailleurs des manufactures), ce qui fait vivre les familles. Les officiers sont élus, ce qui va poser des problèmes de logistique, car en cas de conflit ouvert, les officiers sont désavoués. Gambetta (1838-1882) va regrouper 133 000 combattants en province, mais il ne passera jamais à l’attaque ; avec Garibaldi (1807-1882) qui ne voudra pas intervenir parce qu’il est Italien et Victor Hugo, ils sont taxés de « fous furieux » par la presse « libre ».

Avec le rationnement alors qu’on sait qu’il existe des stocks et l’abandon de toutes les manufactures et des versements des salaires, des « Comités de Vigilance » voient le jour, « place au peuple », « place à la Commune » sont des slogans, on demande la création d’une « municipalité parisienne ». La population a appris à lire et écrire grâce au militantisme des institutrices républicaines, la plus connue est Louise Michel, survivante du bagne et qui fera des conférences publiques jusqu’à sa mort en 1905, à 75 ans (fille de servante, ayant reçu une éducation chrétienne, elle pourrait être à l’origine de l’orientation « Amour-Anarchie » reprise au XX° siècle). Des idées de Robespierre (1758-1794) se diffusent, «Réfléchissez malgré vos conditions de vie », des marmites populaires sont mises en place, (des traces ont subsistées : j’ai participé à ces « marmites » vers 1975 à la Croix Rousse à Lyon, colline des canuts). Parmi les revendications rédigées en 1871, on peut noter : prise en charge des indigents dans les hospices ; gestion de la Commune pour la poste, les égouts, la voierie ;  autogestion de la Garde Nationale (les bataillons du 1° et du 2° arrondissement protégeant la Banque de France, établissement privé, vont se réconcilier) ; suppression des loyers ; en finir avec la pauvreté ; écoles gratuites laïques, obligatoires, des bourses sont prévues pour les pauvres, écoles professionnelles pour les femmes et les hommes ; le vol est puni de mort (il parait que la criminalité, l’ivrognerie, la prostitution, auraient baissées en cette période) ; prêts pour les petits commerces ; des boucheries municipales, il faut que l’on puisse manger de la viande ; interdiction de cumul des mandats électifs ; séparation de l’Eglise et de l’Etat ; la Commission du travail, interdit le travail de nuit, et confie aux ouvriers de reprendre les manufactures en « autogestion », dirait-on aujourd’hui ; révision des marchés publics pour les fournitures de l’armée au profit des associations ouvrières productives, passage de la journée de travail à 11 ou 10 heures, favoriser les libres associations entre ouvriers.

La bourgeoisie, considérant le défilé des Cosaques en 1815 comme des « libérateurs », accueille très favorablement le défilé des troupes de Bismarck sur les Champs Elysées, alors que la population boude. La propagande conduit, comme aujourd’hui, les notables de province à détester Paris. Une répression est conçue en mars 71 pour « tuer la République » de ce « Paris vendu », les « intérêts sacrés », c’est-à-dire la propriété privée sont mis en cause. La Garde nationale est plutôt pacifiste, seulement 30 000/250 000 vont se battre, les officiers élus s’affairent à se faire coudre des tenues extraordinaires (Ah, le chic parisien !). Du côté des Versaillais, il s’agit de désarmer la Garde Nationale. Un coup de main (un commando) a lieu les 17/18 mars 71 pour récupérer les canons de la butte Montmartre, achetés par souscription par la population, canons hors d’usage de toutes façons, il n’y a pas d’artilleurs, quelques femmes vont s’initier, mais l’armée versaillaise refuse de tirer sur la Garde Nationale, « des ivrognes ». 80 000 prisonniers de Sedan sont libérés par les Allemands pour renforcer l’armée des Versaillais. Ce jour-là, a lieu des « pillages » ; « vous nous donnez le droit à la répression », le 20 mars, les « traînes savates » voient l’exode des républicains modérés des arrondissements aisés, les Maires de Paris restants deviennent des « traitres rouges ».

Le 2 avril a lieu l’attaque. C’est la stupeur chez les Parisiens qui n’osaient toujours pas puiser dans les milliards de la Banque de France, ne sachant pas si ces sommes étaient publiques ou privées, on ne vole pas l’argent public. Le 3 avril a lieu une contre offensive totalement désorganisée au sud et à l’ouest de Paris, ou l’on se rend compte, malgré la naïveté, que les troupes Versaillaises fusillent systématiquement tous leurs prisonniers. Paris doit se défendre, il n’y a aucune organisation dans la Garde Nationale, mais des actes héroïques existent, comme le 101° bataillon qui charge à la baïonnette, se défendant maison par maison. Il paraît que les classes d’âge de moins de 20 ans et des plus de 40 ans auraient été les plus actives. De nouvelles armes sont utilisées, comme les bombes à pétrole, d’où le nom de « pétroleuses » pour désigner les femmes indépendantes de manière péjorative. Les forts tombent, le 21 mai, 60 000 Versaillais entrent dans Paris, la bourse se porte à merveille, certains veulent « faire brûler Paris » comme l’on fait les Moscovites devant Napoléon I. Le blocus Allemand laisse passer l’armée royaliste sur des zones non protégées puisque c’était des zones neutres, une foule de généraux napoléoniens cherchent la gloire. La semaine qui suit est une résistance de la population, les parisiens prennent des otages parmi les prêtres, espérant négocier, la préfecture de Paris joue un jeu trouble. C’est un carnage, que Victor Hugo qualifiera de « ordre flagrant ». Un général Versaillais en manque de médailles annonce 17 000 fusillés en quelques jours sous ses ordres, les « troupeaux » de civils désarmés sont rassemblés et abattus à la mitrailleuse, nouvelle arme, on crève les yeux des survivants et tous sont enfouis, parfois vivants, dans des fosses communes. Mais on ne peut pas en creuser suffisamment. (Il existe des premières photos posées). Par la suite, les exécutions s’opérant principalement là ou les Gardes Nationaux avaient rassemblé leurs canons inutiles, les catholiques construisent le « Sacré Cœur » sur la colline de Montmartre (le mont des martyrs) comme monument expiatoire. Les « écoles libres » et les congrégations s’affirment, le nombre de prêtres en France est multiplié par trois. L’abattage de tout le monde sur toutes les barricades, et dans les hôpitaux, terminé, il faut organiser les dénonciations, il faut « purger Paris de cette gangrène morale, vermine depuis 30 ans ». Ceux qui portent des pantalons n’on pas de culotte (réservé aux gens aisés) et les traces de coutures anciennes pour porter des insignes les trahissent, 48 000 seront traduits devant la Cours Martiale à Versailles, « il faut fusiller les plus intelligents » ou les mettre au bagne, et l’attraction du moment sera de faire défiler en public à Versailles cette « ménagerie », où les femmes de bon aloi essaieront de crever les yeux avec leurs ombrelles de ces « étrangers, paresseux, repris de justice, brigands internationaux ».

Que retenir de cet épisode historique, en l’absence d’institutions commémoratrices ? Bien peu de choses : un nouvel argot, comme « communard » à la place de « communeux », comme ils se nommaient entre eux, le « ard » dévalorisant la désignation, comme chiard, criard, bagnard, politicard, etc., (on met le « d » pour pouvoir le conjuguer au féminin). Le communard est devenu un apéritif fait de crème de cassis et de vin rouge, par opposition au kir, mélangé avec du vin blanc ; un anticléricalisme et athéisme réactivé chaque fois que l’Etat prend des mesures répressives : ici je censure mes propos par manque de place dans la revue sur les génocides de Philippe Pétain (1856-1951), dont émergent de hauts fonctionnaires, comme François Mitterrand, qui sauront organiser l’amnésie collective ; quelques idéologies d’humanisme, de solidarité, de fraternité, de communauté, colporté souvent par des chansons comme « Le temps des cerises » ou « Embrasses-moi camarade », rédigées par les Comités,  reprises par le poète Claude Nougaro dans les années 1960 (La chanson « Bidonville ») ; la prise en compte de l’évènement a été connu par les hommes politiques du moment ou futurs, traité comme épiphénomène. Karl Marx (La guerre civile en France, 1871) essaie de récupérer le mouvement dans ses théories, Lénine et Staline considèrent qu’il ne s’agit aucunement d’un mouvement « communiste », pour Trotski, il n’existe aucune « conscience de classe » ; le début d’une sociologie historique et philosophique comme celle de Michelet (1798/1874) et d’ouvrages comme Le peuple. En conséquence, en l’absence d’institutions porteuses de mémoire, ce mouvement sera oublié, comme le sera celui des « gilet jaunes », même si la moralité internationale actuelle ne permet pas de tuer autant de monde. Mais il est remarquable que 150 ans après, la droite réactionnaire catholique au pouvoir en France utilise exactement les mêmes arguments : de la « racaille », des « gens de rien », des « fainéants », des « étrangers », « il faut dissoudre le peuple ». Si les insultes sont les mêmes aujourd’hui en France, elles indiquent un rapport de force inchangé.

Bruno Lefebvre

Notes 

1) Claude Levy Strauss, 1983, Le regard éloigné, Plon

2) Maurice Halbachs, 1969, La mémoire collective, PUF

3) Henri Guillemin, 1956, Cette curieuse guerre de 70, Gallimard. Cet auteur a enregistré par la suite des centaines d’heures de conférences d’où sont tirées les citations de ce texte.




Fonte: Aideiablog.wordpress.com