Junho 23, 2022
Do Passa Palavra
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Par João Bernardo

1. Les anticapitalistes apocalyptiques

Ils ont inventé le capitalisme autophage, qui se dévore lui-même. Cette abstraction est la nouvelle Apocalypse.

Si la religiosité ne correspondait pas à des exigences profondes, aucune société, au cours de l’histoire, n’aurait inventé les dieux et Dieu. Les Lumières européennes ont mathématisé la notion de Dieu, ce qui, dans une version extrême, a conduit à l’athéisme. Emporté par cette vague, le jeune Marx affirma que la religion était «l’opium du peuple», mais son postulat eut peu de succès car le marxisme a été converti en une religion.

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Un élément nouveau s’est diffusé dans l’histoire des religions, ce que je peux appeler une religiosité laïque, et qui dans sa version hystérique se présente comme un anticapitalisme apocalyptique. Les religieux laïcs ont chargé le capitalisme de se détruire lui-même, et la mode est maintenant de se référer au capitalisme, souvent sous la forme personnalisée du Capital, sans jamais mentionner les travailleurs. Nous avons affaire à une curieuse perversion de la dialectique marxiste, car Marx considérait le capitalisme comme contradictoire parce qu’il articule des classes antagonistes dans la production de plus-value. Mais les anticapitalistes apocalyptiques considèrent que le capitalisme est contradictoire, indépendamment de l’existence des travailleurs. Comme la classe ouvrière ne correspond pas aux désirs des anticapitalistes apocalyptiques – et pourquoi le devrait-elle ? – ils ont escamoté les travailleurs et ont inventé le capitalisme autophage, qui se dévore lui-même. Cette abstraction est la nouvelle Apocalypse. Il s’agit d’une posture confortable. Il n’est plus nécessaire d’observer les luttes des travailleurs dans les endroits où elles se déroulent. Il suffit de procéder à des déductions dans les départements universitaires et, bien sûr, de les inscrire dans son CV.

Les marxistes apocalyptiques proclament ce que les capitalistes n’ont jamais osé imaginer, même dans leurs rêves les plus optimistes. Peut-être les capitalistes aimeraient-ils que le capitalisme croisse de lui-même, mais l’administration des entreprises détruit cette chimère et fait en sorte que les travailleurs, au lieu d’être invisibles, acquièrent une présence obsessionnelle. La récupération et l’assimilation des conflits du travail se trouvent au cœur de l’action des gestionnaires [1]. Quel paradoxe colossal ! Aujourd’hui, celui qui cherche des analyses sérieuses sur l’évolution de la classe ouvrière et la recomposition des systèmes de travail les trouvera surtout dans la littérature du management capitaliste, alors que la majorité des marxistes se consacrent à déduire des abstractions à partir d’abstractions et que les anticapitalistes apocalyptiques inventent un capital sans travailleurs, qui est donc un capital sans plus-value, dans lequel le taux de profit a dégringolé tellement bas qu’il est certainement arrivé sous terre, à un niveau bien profond. Dans ce capital sans travailleurs et sans plus-value, les profits ne peuvent être que fictifs, et ils résultent d’une prétendue financiarisation du capital, qui est simplement le fonctionnement de mécanismes monétaires que les anticapitalistes apocalyptiques sont incapables de comprendre.

Le capitalisme autophage est présenté comme une succession de crises ou, plus précisément, comme une crise permanente. La théorie du capitalisme équivaudrait alors à une théorie des crises. Cependant, je ne crois pas qu’il soit possible de formuler une théorie générale des crises. Dans un livre publié pour la première fois il y a trente ans, où j’ai consacré un chapitre au problème des crises économiques, j’ai écrit que «les crises n’ont pas de causes propres», et expliqué : «Une crise n’est rien d’autre que l’aggravation du fonctionnement d’un système contradictoire et ses causes ne sont pas différentes de toutes les contradictions du système lui-même. Je ne pense donc pas qu’une théorie générale des crises puisse être élaborée. Les conditions contradictoires de fonctionnement du système peuvent être énoncées a priori ; et les facteurs qui, dans chaque cas, ont précipité telle ou telle crise vérifiée peuvent être décrits a posteriori. Leur émergence, cependant, est toujours différente selon les circonstances, en fonction du stade de développement mondial du capitalisme. Il n’existe pas de modèle général de crise, de sorte qu’il n’y a pas de place, dans la succession des cycles économiques, pour qu’une quelconque régularité se répète sur le long terme ; c’est pourquoi les fluctuations peuvent varier de profil et leur ampleur peut devenir plus ou moins grande, sans que l’on puisse en déduire le degré de gravité de la crise qui suivra. Il existe seulement un modèle des contradictions générales du capitalisme et des conditions de leur précipitation» [2]. Vingt ans plus tard, dans la deuxième édition de ce livre, je n’ai pas changé une seule virgule dans ce passage [3].

Le capitalisme se distingue des modes de production précédents en ce qu’il n’est pas un système statique et n’a pas tendance à se reproduire sous la même forme. Le capitalisme est dynamique et est toujours engagé dans un processus de recomposition interne, c’est-à-dire qu’il souffre toujours de crises sectorielles et régionales, de sorte que de nouveaux secteurs émergent et que d’autres régions se développent. Même les changements induits par la croissance économique, dans la mesure où ils représentent des changements de contexte, s’ils impliquent la liquidation de certaines opportunités, impliquent également l’apparition de nouvelles opportunités. Schumpeter a résumé cette originalité du capitalisme dans le fameux concept de destruction créatrice.

Beaucoup de marxistes et tous les anticapitalistes apocalyptiques confondent ce caractère du capitalisme avec une crise structurelle, et le coronavirus a renforcé leur voix dans la diffusion des prophéties. Annoncer que la pandémie va définitivement anéantir les branches économiques les plus touchées – par exemple, le tourisme et les voyages – est une prévision risquée, car on ne tient pas compte d’autres facteurs qui seront peut-être être compensatoires. Mais l’essentiel est que la liquidation de certaines branches d’activité représente l’ouverture d’autres branches. Nous n’avons pas attendu la pandémie pour découvrir que la destruction créatrice est inhérente au capitalisme. Et le fait que l’on réduise au chômage des masses de travailleurs liés à des branches économiques disparues ou en déclin, et qui ne réussissent pas à se reconvertir, implique, dans le même temps, d’ouvrir des possibilités d’emploi à des travailleurs capables d’exercer des fonctions dans les branches montantes de l’économie. Certains travailleurs sont en excédent et tombent dans la pauvreté, tandis, que dans les nouvelles branches, les salaires augmentent pour attirer la main-d’œuvre et stimuler la qualification. Sinon, il serait impossible d’expliquer le soutien dont bénéficie le prétendu néolibéralisme au sein de l’électorat plus jeune. Mais, comme toujours dans les Églises apocalyptiques, le fait que le monde ne se soit pas écroulé, plutôt que d’inspirer une certaine lucidité aux croyants, les conduit seulement à fixer une nouvelle date pour la fin du monde.

Le capitalisme n’est pas menacé par les crises, mais par leur absence. Et lorsque, pour surmonter des situations de léthargie, il devient nécessaire de précipiter une vague de destruction créatrice, de nouvelles opportunités sont inventées. Ce n’est pas le lieu pour exposer une critique de l’écologie à laquelle j’ai consacré une partie considérable de mon temps depuis 1977 [4]. Il suffit de rappeler que, pour les capitalistes, l’écologie remplit la double fonction de promouvoir le déclin de la production de biens de consommation et, donc, d’augmenter la plus-value absolue, et de promouvoir les investissements dans les conditions générales de production et dans les infrastructures, augmentant ainsi la productivité et la plus-value relative. L’écologie peut ainsi émerger comme un outil pour surmonter la crise et relancer l’économie.

Or, les restrictions découlant de la lutte contre la pandémie commençaient à peine à se faire sentir que déjà, même à gauche, même dans la gauche qui se prétend marxiste, on entendit des universitaires bien payés, jouissant d’un revenu garanti, soutenir que la Covid-19 était l’occasion de repenser les besoins de consommation et d’amorcer la décroissance économique. «L’imprudence de cette surconsommation a joué un rôle important dans la dégradation de l’environnement», a écrit David Harvey. Inquiet des conséquences du tourisme de masse, préoccupé par les lieux piétinés par l’écotourisme et l’absence de cygnes dans les canaux de Venise, ce géographe célèbre oubliait peut-être l’autre tourisme alimenté par les congrès universitaires, les post-docs et les congés sabbatiques, et concluait : «Dans la mesure où le goût pour la surconsommation imprudente et insensée est freiné, il peut y avoir des avantages à long terme» [5]. Il est curieux qu’au Portugal l’évêque de Setúbal ait tenu les mêmes propos, affirmant que «ce virus a montré qu’on peut vivre décemment et beaucoup plus heureux avec moins – avec moins de gaspillage de ressources, qui devraient être disponibles pour tous et pas seulement pour certains» [6].

Dans les circonstances actuelles, c’est l’autre fonction de l’écologie qui a été mise en évidence, en favorisant une réorganisation des conditions générales de production sous le prétexte du changement climatique. Ce type de phénomène est le résultat d’une multiplicité complexe de facteurs, à tel point que c’est précisément dans le cadre de la recherche sur les variations du climat qu’Edward Lorenz a formulé le fameux effet papillon, qui est à la base de la théorie du chaos. Les écologistes, en revanche, ont attribué la phase actuelle du réchauffement cyclique de la planète à une seule cause, dérivée de certaines techniques industrielles. Et la croisade pour la lutte contre le réchauffement climatique a été lancée à partir de ce moment, campagne où n’a pas fait défaut la Croisade des enfants. Cela a entraîné un soutien massif au remplacement des véhicules à essence par des moteurs électriques ou hybrides, fournissant à l’industrie automobile une énorme source de profits, qui seront répercutés sur de nombreuses autres branches de production et de services en raison de la place centrale occupée par cette industrie.

La manœuvre était déjà en cours et peut-être prendra-t-elle maintenant une autre ampleur. Le journal espagnol El País a été très clair en intitulant un article «Le gouvernement propose une loi sur le changement climatique pour sortir de la crise du coronavirus.» Et après avoir rappelé que la «relance verte» n’est pas seulement exigée par les ONG écologistes, mais aussi proposée par les grandes multinationales et les entités financières, le journal a rapporté que le projet de loi présenté par le gouvernement espagnol annonçait des investissements de plus de 200 milliards d’euros pour la période 2021-2030; soixante-dix pour cent de ces investissements proviendraient de capitaux privés et le reste de l’État, entraînant une augmentation nette des emplois estimée entre 250 000 et 350 000 [7]. L’Espagne ne se distinguera pas des autres pays de l’Union européenne à cet égard, puisqu’ils ont tous pris l’engagement de réaliser des investissements justifiés par le changement climatique. En fait, l’éditorial d’un des principaux organes du grand capital transnational, The Economist, a affirmé que cette crise est l’occasion d’une révision générale de la production d’énergie, d’une «réaction de type big-bang». Mais l’hebdomadaire a averti que «la pause provoquée par la Covid-19 n’est pas, en soi, respectueuse du climat. C’est à chaque pays de faire en sorte qu’il en soit ainsi» [8]. Le capitalisme vit parce qu’il sait exploiter les opportunités qui surgissent et, quand elles n’existent pas, il les crée lui-même.

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Mais tout cela est accessoire parce que la pandémie due au nouveau coronavirus ne représente pas une crise du capitalisme et n’équivaut pas à une telle crise : elle vient de l’extérieur du système économique et ne résulte d’aucun dysfonctionnement interne. Je suis perplexe lorsque je constate que tant de gens, et pas seulement des individus hallucinés apocalyptiques, mais aussi des personnes qui réfléchissent habituellement avec pondération, y compris des économistes, considèrent la Covid-19 comme une crise interne du capitalisme, voire une annonce de la fin des temps. Au contraire, la pandémie actuelle a mis en évidence l’énorme capacité plastique du capitalisme, sa capacité à répondre aux catastrophes extérieures. C’est l’exact opposé de la prophétie apocalyptique.

On entend très souvent dire que les dirigeants n’étaient pas préparés à cette épidémie parce que les masques et les ventilateurs ont manqué, mais imaginez le scandale si, dans une situation normale, les hôpitaux stockaient des ventilateurs et des masques destinés à ne pas être utilisés pendant des années, qui se détérioreraient ou deviendraient obsolètes. Les critiques auraient alors affirmé que la complicité des hôpitaux avec la cupidité des entreprises était responsable de l’accumulation d’objets inutiles. Il est également courant de dénoncer la réduction du nombre de lits d’hôpitaux sur une période de quelques décennies, mais les critiques oublient de mentionner que les nouvelles techniques médicales ont considérablement réduit la durée moyenne des hospitalisations. De plus , dans les pays où les dirigeants ont rapidement pris conscience de la gravité de la situation, le système économique s’est montré capable de relever le défi.

Cette capacité de réaction du capitalisme est reconnue par la population, et la popularité des dirigeants qui se sont distingués le plus dans la lutte contre la pandémie a augmenté, au grand dam de ceux qui s’attendaient à ce que le virus entraîne une révolution que les travailleurs n’ont pas – ou pas encore – faite. Comme l’a résumé The Economist, «aujourd’hui, les électeurs se sont mobilisés autour des dirigeants qui ont pris la Covid-19 au sérieux» [9]. Même le déclin de la popularité de Poutine, tellement exagéré par la presse occidentale, s’est limité à une baisse de quatre points de pourcentage, passant de 63% en mars à 59% fin avril [10].

Le soutien populaire permet de distinguer le renforcement de l’autorité requis par les mesures de lutte contre le nouveau virus et les cas où la pandémie a servi de justification, sinon de simple prétexte, au renforcement de l’autorité politique en général. Cela ne s’est produit que dans les pays où l’autoritarisme prévalait déjà, tandis que dans les autres États, où prévaut le parlementarisme, la lutte contre la Covid-19 s’est limitée à la poursuite ou à l’extension des systèmes de surveillance en cours depuis plusieurs années. Il est d’ailleurs étrange et révélateur que la gauche, qui s’inquiète maintenant des applications pour téléphones portables destinées à suivre les itinéraires et les éventuels croisements des personnes touchées par le virus, soit la même gauche qui utilise avec enthousiasme les réseaux sociaux, alors qu’ils constituent un puissant outil de surveillance, tant pour les entreprises que pour la police. Si, dans les régimes dictatoriaux ou autoritaires, les gouvernements agissent contre l’opinion publique, dans les régimes parlementaires les gouvernements bénéficient de l’opinion publique pour mettre en place de nouvelles formes de surveillance. Cette différence n’est pas mineure, et elle nous renseigne davantage sur l’opinion publique que sur les gouvernements.

En même temps que la popularité des dirigeants augmente, l’autre facette du même processus se met en place et les divisions et les conflits au sein de la classe ouvrière s’aggravent. Les maladies provoquent la peur et les épidémies la généralisent. De la peur à la haine, la distance est courte. La haine contre qui ? Comme d’habitude, contre l’Autre, contre les personnes différentes. En Europe, il y a plusieurs siècles, la peur des différentes pestes se transforma en une haine des Juifs, accusés d’être responsables de la propagation de la maladie. En Afrique, la haine des albinos est réapparue. Aujourd’hui, les cibles sont tantôt différentes, tantôt les mêmes, mais le processus est identique. Le 8 mai 2020, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a averti que le coronavirus avait déclenché «un tsunami de haine et de xénophobie» [11].

En Malaisie, les victimes ont été les Rohingyas, des musulmans de Birmanie qui, pour échapper aux massacres perpétrés par la majorité bouddhiste, se sont réfugiés dans les pays voisins et sont maintenant accusés par de nombreux Malais d’être responsables de la contamination. Il ne s’agit pas seulement de paranoïa et de peurs inconscientes. Il s’agit aussi, plus prosaïquement, de concurrence sur le marché du travail, car les Rohingyas, pour survivre, acceptent des salaires inférieurs à ceux exigés par les Malais. D’autres immigrants et réfugiés sont la cible de la même hostilité [12].

En Inde, où règne un gouvernement fasciste et raciste fondé sur le fondamentalisme hindou, les musulmans sont la cible prédestinée. Comme une cérémonie religieuse musulmane tenue le 15 mars 2020 a causé plus d’un millier de contaminations, le gouvernement a utilisé cette affaire pour attiser les haines qui étaient déjà la raison d’être du parti sur lequel il s’appuie, et les réseaux sociaux diffusent maintenant la campagne #CoronaJihad, accusant les musulmans de cracher sur la nourriture hindoue pour la contaminer [13], tout comme en Europe il y a plusieurs siècles, les Juifs étaient accusés de cracher dans les puits pour répandre la peste.

L’orientation anti-arabe poursuivie depuis toujours par l’État d’Israël et les bouleversements plus récents dans cette région ont rempli le Liban de réfugiés. Mais c’est contre les immigrants provenant du Bangladesh que se concentrent aujourd’hui la peur et la colère, aggravées par la profonde crise économique et politique que traverse le Liban depuis quelques années [14], alors que ce pays, au moment où j’écris ces lignes, ne compte que 3,9 décès par million d’habitants [15]. Mais la panique et la haine sont toutes deux irrationnelles et n’obéissent pas aux statistiques.

Contrairement à ces pays, le gouvernement italien a régularisé le 13 mai 2020 la situation de quelque 250 000 immigrés, travailleurs dans les champs ou dans les services domestiques, payés avec des salaires de misère, et semble avoir eu le soutien d’une partie importante de l’opinion publique. La réaction de l’extrême droite populiste et des fascistes, malgré leur discours anti-immigrés et les mesures qu’ils ont prises lorsqu’ils étaient au gouvernement, a été moins dure qu’on pourrait le supposer [16]. Mais il est encore trop tôt pour voir les conséquences de cette mesure, surtout si l’on considère certaines manifestations récentes, que j’analyserai dans l’article suivant. Quelle sera la réaction des Italiens les plus pauvres, qui sont donc plus facilement enclins au populisme, lorsqu’ils ressentiront la concurrence salariale des immigrés régularisés ?

Ceux qui s’attendent à ce que la Covid-19 provoque l’effondrement du capitalisme ou précipite une explosion révolutionnaire de la classe ouvrière se trompent tragiquement. Jusqu’à présent, elle n’a fait que montrer la résistance du capitalisme et a servi à accroître la popularité de nombreux dirigeants et à aggraver les conflits entre les travailleurs. La pandémie ne prendra pas en charge la révolution.

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Dans ce scénario, une absence passe inaperçue. Il est plus facile de voir ce qui existe que de décrire ce qui n’existe pas, bien que souvent l’absence soit plus significative que l’existence. Car la lutte contre la pandémie a montré, même à ceux qui ne s’intéressent pas à ces questions, qu’une société complexe ne peut se passer d’une organisation centrale. Or, la gauche, ou plutôt celle qui revendique cette appellation aujourd’hui [17], a perdu tout sens de la société. Lorsque les mouvements socialistes ont débuté dans la première moitié du XIXe siècle, leur principal objectif était de montrer que la bourgeoisie était incapable de gérer harmonieusement l’ensemble social. Les travailleurs allaient devoir gérer la société dans son ensemble. Les deux guerres mondiales ont semblé confirmer cette thèse, mais l’échec de la planification centralisée, qui a abouti à l’éclatement de la sphère soviétique, et la transformation de la Chine en une économie dans laquelle les composantes privées et étatiques obéissent aux indications des marchés ont montré clairement que le socialisme hégémonique était incapable de gérer l’ensemble de la société.

Aujourd’hui, les syndicats se limitent à défendre de petits intérêts corporatifs, tandis que les identitarismes divisent les travailleurs selon des clivages qui reproduisent et aggravent ceux du nationalisme. La notion de société a disparu de l’horizon de la gauche, qui s’est ainsi montrée incapable de comprendre la nécessité d’une réponse mondiale, organisée de manière centralisée, à un problème qui ne touche pas exclusivement une profession ou une autre, une identité ou une autre, mais qui affecte l’ensemble de la société – et même l’ensemble de l’espèce humaine, parce qu’il s’agit d’une menace biologique.

Ayant perdu la notion de société, la gauche a également perdu la notion de solidarité sociale. La pandémie a mis en évidence, pour ceux qui savent observer la réalité, l’absence de mouvements de solidarité initiés par des syndicats ou des partis politiques de gauche. Pour être prudent, au lieu de l’absence, j’écrirai la rareté, mais, pour autant que je sache, les mouvements de solidarité avec les personnes touchées par la quarantaine ont été dus, en Europe, à des ONG ou des groupes de volontaires, formés spontanément, et au Brésil également à des mouvements sociaux, comme le MST* et le MTST*, et à de petits groupes politiques informels. Parmi les volontaires on pouvait trouver des militants de la gauche de classe, mais aussi des identitaires et des personnes sans position idéologique définie, ce qui confirme que ces groupes ne sont pas organisés par des partis politiques. Au Brésil, curieusement, seul un syndicat pro-patronal, la Força Sindical*, a organisé une action de solidarité, soit le don de 150 paniers de base par le Sindicato dos Metalúrgicos de Guarulhos e Região (Syndicat des métallurgistes de Guarulhos et de sa région) [18]. On ne peut que constater la différence avec les premiers syndicalistes et anarcho-syndicalistes qui organisèrent des réseaux de solidarité, avant que les syndicats se spécialisent dans les investissements pour les fonds de pension ; ou avec le Secours rouge international, formé par les partis communistes au sein du Komintern.

Ainsi, si la pandémie a révélé la réactivité du capitalisme, elle a également révélé l’absence de réaction de la gauche.

2) La thèse de l’accélération.

L’idée que la pandémie accélérera la ruine de la société actuelle est apparue aux deux extrémités du spectre politique.

Tant sur le plan économique que politique, la pandémie n’a rien créé de nouveau, elle a simplement renforcé et accéléré, ou rendu plus visibles, les tendances qui étaient déjà en cours. Les bonnes âmes sont indignées par le fait que la Covid-19 ait mis en évidence les inégalités sociales, comme si ces inégalités n’étaient pas évidentes dans la vie quotidienne avant les ravages du coronavirus. Quiconque découvre ce qui existe déjà ne fait que révéler sa propre myopie, et il est possible d’indiquer certaines tendances que la pandémie renforcera.

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Depuis la domestication du feu et l’invention de la roue, on n’a pas inventé une technique aussi souple et aux usages aussi variés que cette constellation d’innovations qui a pour centre l’Internet et les ordinateurs personnels, y compris les micro-ordinateurs de poche que l’on appelle, de façon anachronique, des «téléphones mobiles».

Tout d’abord, cet ensemble de techniques va généraliser la compréhension de l’argent comme outil de transmission de l’information. Science de l’information, mais aussi science des nouveaux processus de production, la cybernétique permet d’avancer dans cette direction. C’est à travers la cybernétique que nous pouvons voir le lien intime entre l’argent, dans sa fonction de transmetteur d’informations et d’organisateur de systèmes d’échange, et les rapports sociaux de production. L’Internet permet de fusionner ou de connecter les moyens de paiement avec les réseaux interbancaires, y compris la création bancaire de l’argent. «Les systèmes de paiement, a récemment noté Matthieu Favas, sont davantage destinés à transférer des informations que de l’argent» [19]. Je dirais plutôt que l’argent est précisément constitué de ces informations, et cet agent complexe est lié par le biais d’Internet à l’utilisation de l’électronique dans les processus de production. Aujourd’hui, la pandémie, en augmentant la fréquence et l’importance du travail à distance et le volume des achats sur Internet, a stimulé l’utilisation et la polyvalence des moyens de communication électroniques, ce qui a des conséquences inévitables sur l’infrastructure électronique de l’argent.

Dans un article publié sur le site Passa Palavra en septembre 2019, j’ai résumé certaines des caractéristiques les plus frappantes de ce modèle linguistique de l’argent [20]. Si l’on se rappelle que Roman Jakobson et Jean-Pierre Faye ont conçu le langage comme un élément articulateur des rapports sociaux, on peut considérer l’argent comme un langage, puisqu’il a la même fonction articulatrice. L’argent exprime les rapports sociaux et, en même temps, a un effet de feedback. C’est sa fonction articulatrice, et, comme la langue, l’argent sert aussi à pervertir l’information. C’est peut-être même la fonction la plus courante des mots, celle de cacher plutôt que d’indiquer un sens, à tel point que la première étape de l’analyse critique consiste à aller au-delà des mots. Dans le capitalisme, si l’argent sert à transmettre les informations qui structurent la société, il sert aussi à dissimuler les rapports d’exploitation. Voyons comment cela se passe.

La valeur ajoutée résulte du fait que le temps de travail incorporé dans la force de travail est inférieur au temps que la force de travail est capable de consacrer au processus de production. Les travailleurs luttent pour réduire cette dépense d’énergie, mais les capitalistes récupèrent et absorbent ces luttes par un double processus:

– D’un côté, ils augmentent les qualifications des travailleurs et l’intensité du travail, de sorte que dans une journée qui, mesurée par une horloge, peut durer moins d’heures, les travailleurs développent une activité qui représente plus de temps de travail. Pour employer des termes techniques, une heure de travail complexe est un multiple d’une heure de travail simple.

– D’un autre côté, l’augmentation de la productivité, résultant de cette augmentation des qualifications des travailleurs et de l’intensité de travail, a pour effet que les biens consommés par les travailleurs représentent moins de temps de travail qu’ils n’en représentaient pendant le stade antérieur de la productivité. En moyenne, les travailleurs vivent de mieux en mieux, au sens absolu du terme, parce qu’ils peuvent consommer de plus en plus de biens de consommation. Mais l’augmentation de la productivité dans la fabrication de ces biens signifie que chacun d’entre eux résulte d’un temps de travail de plus en plus court.

Ainsi, en raison de l’augmentation de la qualification et de l’intensité de la journée de travail, les travailleurs dépensent de plus en plus de temps de travail ; et en même temps, ils incorporent de moins en moins de temps de travail, en raison de l’augmentation de la productivité dans la fabrication des biens de consommation. La plus-value résulte de ce double processus.

Or, l’une des fonctions centrales de l’argent dans le capitalisme est de cacher ce processus, parce que l’argent se réfère aux prix et non aux valeurs mesurées en temps de travail. L’argent est transparent pour les prix, mais il est opaque pour tout ce qui concerne le temps de travail, et dissimule donc le processus d’exploitation. Dans cette fonction, l’argent se révèle comme un langage, qui à la fois indique et dissimule. Il est regrettable que la gauche de tradition marxiste se laisse emprisonner dans le jeu de miroirs du langage et prétende que le taux de profit a tendance à baisser en permanence – si c’était le cas, il serait négatif depuis longtemps. Ces gens lisent des valeurs dans les prix, alors que les prix ne font que cacher des valeurs en tant que temps de travail.

L’augmentation de la productivité est la condition de base du capitalisme, sans laquelle le processus d’extorsion de la plus-value ne pourrait pas continuer. C’est pourquoi le capitalisme est le premier mode de production qui présuppose la croissance économique et la mobilité sociale comme des conditions indispensables – et inséparables. Ainsi, l’argent accomplit une autre fonction propre au capitalisme, et inséparable du reste, celle de constituer un pont entre le présent et le futur. Dans le capitalisme, l’argent rend possible un type d’information spécifique, qui est la prévision. C’est cela, le crédit.

Mais il faut établir une différence entre le crédit sous le capitalisme et des formes de crédit précédentes. A des rapports sociaux différents correspondent différents types d’argent, ayant des règles de fonctionnement différentes. Comme je compte conserver quelques lecteurs jusqu’à la fin de cet article, je n’entrerai pas dans les difficultés d’interprétation de la Koula (système d’échange de colliers contre des bracelets au centre de l’organisation sociale, NdT) des îles Trobriand ou d’autres modalités archaïques non moins complexes, par exemple celle des Nouvelles-Hébrides (aujourd’hui Vanuatu), et je me contenterai d’exposer très simplement la forme de crédit qui, avec les lettres de change, s’est développée tardivement dans le régime seigneurial européen, dans une situation de pénurie de monnaie. À un endroit X, le banquier marchand A avançait à un autre marchand, B, une certaine somme en monnaie locale. B émettait ensuite un billet à tirer sur C, qui était une personne ou une entreprise active dans un lieu Y, au profit d’une autre personne ou entreprise, D, indiquée par A et également établie dans le lieu Y. Dans les cas les plus simples, C était le correspondant de B, et D celui de A. En réalité, le circuit devint plus compliqué et plus plastique, en raison des endossements et des différences de taux de change entre les différents lieux [21], mais ce qui est important ici, c’est de souligner le caractère circulaire de cette forme de crédit, adaptée à l’absence de croissance économique. Le capitalisme a hérité des lettres de change, comme il a hérité d’autres types d’argent, mais seulement en tant que techniques, distinctes du système dans lequel elles étaient insérées auparavant. Sous le capitalisme, l’augmentation de la productivité est une exigence structurelle, de sorte que le crédit ne suppose plus la circularité, mais plutôt la croissance.

Dans le capitalisme, l’argent est un instrument de transmission – ou de dissimulation – des informations, outil projeté dans le temps, et qui opère le pont entre le présent et le futur. Sans l’anticipation des profits futurs, ces profits seraient impossibles; dans cette perspective, une crise, tant de l’ensemble de l’économie que d’une seule entreprise, n’est pas le résultat d’un dysfonctionnement dans le présent, mais d’un effondrement dans un processus temporel. Tout le baratin, aujourd’hui courant à gauche, autour de notions telles que le «capital fictif», la «financiarisation du capital», la «spéculation», etc., est absurde, car il ignore la fonction d’anticipation de l’argent, comme prédiction de la croissance. Mais cette gauche ne peut se passer de ces absurdités, car le «capital fictif» est le contrepoint logique de la «baisse du taux de profit», comme si le capitalisme vivait de l’ombre de la fumée.

Lorsqu’elle parle de l’argent dans le capitalisme, la gauche adopte une perspective archaïque. Marx avait déjà fait la même chose, et la notion d’argent dans Le Capital est strictement mercantiliste. Si ce n’était pas le cas, Marx n’aurait pas commis autant d’erreurs lorsqu’il s’est occupé de la transformation des valeurs en prix. La gauche reste prisonnière de ces limites et, au fond, elle s’indigne que le capitalisme ne fonctionne pas selon la théorie mercantiliste de l’argent. Bien que nombre de ces idéologues vivent confortablement dans des campus, ils vivent mentalement dans les sociétés du passé. La gauche est souvent anachronique, et malheureusement pas seulement en matière d’argent.

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L’ensemble des techniques qui ont pour centre l’Internet et les ordinateurs personnels a également permis de franchir un pas au-delà du toyotisme*, qui avait rendu les économies d’échelle indépendantes de la concentration des travailleurs dans un même espace physique. Aujourd’hui, c’est l’espace physique lui-même qui peut être largement aboli et remplacé par l’espace virtuel. Le travail à distance, y compris l’enseignement à distance, n’est que la conséquence évidente de l’omniprésence croissante de l’espace virtuel, qui a augmenté grâce à la distanciation sociale imposée par la pandémie. C’est un domaine que le capitalisme commence juste à exploiter et qui semble déjà illimité. Ainsi, au lieu de s’annoncer comme une catastrophe, la Covid-19 ouvrira au capitalisme des possibilités d’accumulation et de reproduction sans précédent.

La question a une portée beaucoup plus large, puisque ce nouveau complexe de techniques va permettre une modernisation intellectuelle en dépassant l’idée de la matière telle qu’on l’a conçue au XVIIIe siècle. Les modèles de pensée qui ont été inaugurés en physique au début du XXe siècle vont maintenant se répandre dans l’économie et la vie politique. En fait, lorsque la cybernétique clarifie la fonction de l’argent dans le capitalisme et lorsque l’électronique sert de support à l’argent, la conception de la matière du XVIIIe siècle est déjà dépassée. L’attachement à la notion mercantiliste de l’argent n’est qu’un vestige de la notion archaïque de la matière.

Si l’on se place dans cette perspective, on constate que la division classique de l’économie en trois secteurs a perdu ses fondements. L’agro-industrie a permis au rêve stalinien des kolkhozes de s’appliquer à la campagne en réorganisant les systèmes de travail et en appliquant à l’agriculture des techniques manufacturières auparavant réservées exclusivement à l’industrie. La séparation entre l’agriculture et l’industrie n’a encore une raison d’exister que dans la petite agriculture familiale: celle-ci est soit soutenue artificiellement pour des raisons politiques, soit elle représente une marque infâmante de sous-développement. La séparation entre l’industrie et les services a également disparu. D’un côté, l’électronique et l’informatique, qui étaient incluses dans les services, sont devenues indispensables non seulement pour les machines des usines mais aussi pour les processus sociaux de travail dans l’industrie, et les services se sont donc déplacés pour être intégrés dans l’industrie. En revanche, la fabrication au moyen de l’impression en 3D fonctionne à l’inverse, faisant passer l’industrie dans les services. Le dépassement des trois secteurs classiques ne s’est pas arrêté là, parce que l’électronique et l’informatique sont nécessaires à l’agro-industrie, tant en termes de machines que de contrôle par drones de l’application des pesticides.

Cela génère une recomposition complète de la classe ouvrière, qui obéit à deux dynamiques simultanées. L’une est le dépassement des trois secteurs économiques traditionnels et leur fusion en une seule sphère. L’autre est l’importance croissante prise par le travail dans l’espace virtuel. Cela signifie que, d’un bout à l’autre de l’économie, la même classe ouvrière est en activité, unifiée par une infrastructure technologique commune et, par conséquent, avec des processus de travail qui ont tendance à converger. La recomposition de la classe ouvrière n’est pas sans précédent, bien que les marxistes, enclins à invoquer toujours l’histoire et la dialectique, oublient souvent la dialectique historique après [le 14 mars] 1883 [date de la mort de Marx, NdT]. Les ouvriers dépeints par Dickens ne sont pas les mêmes que ceux des romans de John Dos Passos, pas plus qu’on ne retrouve les ouvriers de Roger Vailland dans les pages de Charles Bukowski.

La nouvelle recomposition de la classe ouvrière révèle quelque chose que beaucoup de marxistes ne comprennent pas, la nature immatérielle des rapports sociaux, et le fait que le travail productif est déterminé par la position qu’il occupe dans les processus d’exploitation et non par la fabrication d’objets qui tombent par terre sous l’effet de la force de gravité. Ce sont les rapports sociaux, et non la force de gravité, qui définissent le travail productif. Et les travailleurs qui travaillent dans des espaces virtuels et produisent des biens virtuels sont maintenant à la pointe du processus d’extorsion de la plus-value relative, c’est-à-dire qu’ils occupent les frontières ultimes du capital en expansion.

Ainsi, alors que le capitalisme récupère et absorbe les conflits sociaux et crée de nouveaux champs technologiques, où l’exploitation de la force de travail prend une ampleur sans précédent, parce que nous n’en connaissons même pas les limites, beaucoup de militants à gauche pensent que la pandémie serait en train d’accélérer la mort du capitalisme. Funeste illusion.

3

Cela vaut-il la peine de perdre du temps avec ces gens ? En partie, oui. Si l’on ne s’intéresse pas aux Églises évangéliques et néo-pentecôtistes, on ne peut comprendre l’ascension au pouvoir de politiciens comme Trump ou Bolsonaro; si l’on ne prend pas au sérieux le salafisme et le wahhabisme, on ne réussira pas à analyser l’État islamique ou Boko Haram; de même on ne peut repérer certains des aspects néfastes de ce que j’ai appelé le fascisme postfasciste si on ne prend pas en compte la religiosité laïque des dévots de saint Marx.

Lorsque la Covid-19 a commencé à se répandre, les premières plaintes que j’ai rencontrées contre les mesures de quarantaine et de distanciation sociale sont venues de certaines franges gauchistes, occupées par des anarchistes ou des libertaires. «Sa létalité [celle du Coronavirus] serait supérieure à celle la grippe saisonnière», a déclaré la Fédération anarchiste [22] française le 3 mars, qualifiant également les mesures prises pour limiter la propagation du covid-19 de «décisions liberticides» [23]. Confondant la liberté avec l’égoïsme et la discipline avec l’oppression, il était naturel pour eux de se plaindre d’une intrusion abusive dans leur droit personnel à être contaminés et à contaminer.

Au contraire, on pourrait imaginer que l’extrême droite et les fascistes, partisans d’un État fort, applaudissent les mesures gouvernementales générant de nouvelles obligations. Cependant, dans plus de la moitié des capitales d’État des États-Unis, les manifestations contre les mesures de quarantaine ont été organisées par certains courants d’extrême droite qui s’attribuent l’étiquette confuse de «libertariens», ce qui signifie qu’ils rejettent toute l’étendue du pouvoir de l’État. Ils rassemblent des tenants de la suprématie blanche et des antisémites, et certains accusent même les Juifs de propager délibérément le virus [24].

S’il peut sembler paradoxal que l’extrême droite s’oppose à l’autorité de l’État, les surprises ne s’arrêtent pas là, car à Londres des manifestants anti-quarantaine et antivax ont protesté contre les mesures sanitaires en brandissant des affiches réclamant la «liberté» [25], et en France la plus grande hostilité aux vaccins se retrouve aussi chez la gauche qui suit Mélenchon et chez l’extrême droite qui soutient Marine Le Pen [26].

Mais c’est en Allemagne que la convergence entre les extrêmes est la plus forte, et dans plusieurs grandes villes, depuis la mi-avril, les protestations contre le confinement rassemblent un nombre croissant de personnes le week-end, entre dix et quinze mille manifestants. D’un côté, ils ont attiré certains courants aujourd’hui connotés de gauche, tels que les écologistes qui soutiennent dévotement l’adolescente Greta Thun berg et d’autres écologistes, ou les mêmes, hostiles aux vaccins, et même les végétaliens adeptes d’Attila Hildmann*. De l’autre côté, ils ont également attiré les partisans de l’extrême droite populiste et anti-immigrés, dont les dirigeants de l’AfD* et, plus radicalement, les néo-nazis et les antisémites et leur expression véhémente, les hooligans du football [27]. Bien qu’une organisation de la gauche antiraciste ait critiqué ces manifestations, organisant même des contremanifestations [28], un sondage réalisé pour le magazine Der Spiegel a révélé que près d’un quart des Allemands les toléraient [29]; même si elles ne mobilisent qu’«une infime minorité», une journaliste a souligné le fait qu’elles «forment un amalgame idéologique qui dépasse largement le clivage gauche/droite» [30]. D’un point de vue historique, telle est leur importance.

En Espagne, la situation semble différente de celle de l’Allemagne, puisque les manifestations de rue contre le confinement ont commencé à Madrid dans un quartier habité par ce que les sociologues appellent la «classe moyenne supérieure». Mais si l’on analyse attentivement, le substrat politique est identique. Le parti fasciste Vox*, qui a récemment bénéficié d’une ascension notable, a rappelé ces derniers jours que sa genèse était due aux grands mouvements informels de colère suscités par le parti de gauche Podemos, un peu comme – pour les lecteurs brésiliens qui ont du mal à situer le Brésil dans le monde [31] – le Movimento Brasil Livre* peut se revendiquer du même genre de mécontentement contre la gauche qui a permis à cette organisation de se créer il y a quelques années. «Mais le danger des mouvements transversaux est d’être incontrôlables», a commenté un journaliste. «Alors que Santiago Abascal [président de Vox] applaudit la “révolte des masques”, d’autres parlent de la “révolution des masques”, faisant ainsi du mouvement de protestation des quartiers les plus aisés un mouvement révolutionnaire» [32].

En Italie, l’appel à une de ces «révolutions masquées» a été lancé le 30 mai, sur l’une des principales places de Milan, par un ancien général des carabinieri pour qui la pandémie était une escroquerie des politiciens afin de liquider les libertés. Des centaines de personnes portant des gilets orange, sans masque et en violation des normes de distanciation sociale, ont, dans une manifestation fasciste, crié des slogans de gauche, notamment contre l’industrie pharmaceutique et, en bons suivistes, contre les vaccins. La circulation politique et idéologique entre la droite et la gauche, qui constitue toujours le terreau du fascisme, était dans ce cas d’autant plus notoire que de nombreux manifestants étaient des chômeurs. De nouvelles manifestations ont eu lieu le 2 juin dans plusieurs villes italiennes, notamment à Rome, mobilisant des organisations d’extrême droite, d’ultra-droite et fascistes, notamment les fascistes radicaux de CasaPound [33], dans un contexte de perte de popularité de la Ligue du Nord*, parti populiste et fascisant, au profit d’un parti clairement fasciste, les Fratelli d’Italia*. Et, comme prévu, les manifestants se sont opposés à la régularisation de 250.000 immigrés décidée par le gouvernement le 13 mai 2020 [34].

Apparemment, il n’y a pas de corrélation entre ces manifestations et le taux de mortalité résultant de la Covid-19, car dans les premiers jours de juin 2020, ce taux était faible en Allemagne, avec 10 décès pour cent mille personnes, mais il était presque six fois plus élevé en Espagne et en Grande-Bretagne, avec 58 décès pour cent mille personnes, et il était de 55 décès pour cent mille personnes en Italie, 44 décès pour cent mille personnes en France et 32 décès pour cent mille personnes aux États-Unis [35]. Comme c’est généralement le cas dans ce type de mouvement, le motif visible n’est qu’un prétexte, et nous devons creuser plus profondément.

Nous nous approchons des motifs sous-jacents lorsque nous constatons que la convergence politique et sociale manifestée dans ces manifestations de rue est également visible sur le plan idéologique, et que l’expression «dictature médicale» ou «loi martiale médicale» est désormais utilisée par tous ceux qui se plaignent de la quarantaine. Se prétendant hostile à certaines élites qu’il prend pour cibles exclusives, le populisme mobilise les individus indépendamment des classes sociales auxquelles ils appartiennent, et il convient de rappeler ici que le terrain a été préparé lorsque la gauche, n’invoquant plus les travailleurs, a commencé à parler des «personnes», terme dont la droite s’est rapidement fait écho. Le populisme repose sur cette manœuvre qui consiste à retourner des personnes indéterminées contre certaines élites, aujourd’hui surtout les élites scientifiques.

Les théories du complot font partie de ce tableau, car elles supposent la manipulation de masses amorphes par des élites perverses. Depuis les élucubrations de certains monarchistes émigrés au moment de la révolution française, en passant par les Protocoles des Sages de Sion, jusqu’à leurs versions plus modernes, comme QAnon*, l’extrême droite puis les fascistes ont stimulé le ressentiment des ignorants, les convainquant qu’ils sont trompés par une élite qui détient de connaissances cachées. Je n’évoquerai pas ici les constructions affabulatoires des théories du complot, mais sont-elles plus délirantes que le «capital fictif» et la «financiarisation de l’économie»? Une chose est certaine : ils ont beaucoup plus d’adeptes.

Les milieux sociaux et courants idéologiques divers qui participent aux manifestations contre le confinement ont un point commun : l’idée que la pandémie précipitera la ruine de la société actuelle – quelle que soit l’image qu’ils en ont – et accélérera l’avènement d’un système social meilleur – quelles qu’en soient les caractéristiques. Cette notion d’accélérationisme* est utilisée, aux deux extrémités du spectre politique, aussi bien par les anticapitalistes que par les tenants de la suprématie blanche [36]. «L’accélérationisme est un étrange mariage de marxisme et de néonazisme», selon The Economist. «L’idée est que les contradictions internes de l’ordre économique et politique vont provoquer son effondrement» [37]. La révolution est là, au coin de la rue, à portée de main. Mais quelle révolution ?

Dans un livre qui a été largement lu, et dans lequel une expression a été largement citée, j’ai caractérisé le fascisme comme «une révolte au sein de l’ordre». Cela signifie, sur le plan politique, que certains thèmes de la contestation nés à gauche ont des répercussions au sein de la droite. Pour que cette répercussion soit possible, il faut que, sur le plan social, de vastes franges de la classe ouvrière convergent avec certaines fractions capitalistes. Le fascisme n’a pas de base sociale spécifique: il résulte toujours d’une conjugaison sociale très diverse, unie dans une colère commune. Pour que le fascisme survive, il est essentiel que le croisement entre la gauche et la droite ne se limite pas à un seul acte inaugural, mais qu’il se reproduise sans cesse. C’est pourquoi le fascisme n’est pas un courant idéologique bien défini, mais un processus dynamique. Et c’est le partage d’une même colère qui assure la reproduction du processus. Il est trop tôt pour dire si les révoltes de rue contre les mesures de quarantaine et de distanciation sociale se transformeront, ou pas, en un mouvement fasciste. Mais on peut affirmer dès maintenant que le fascisme naît dans ce type de protestation. Ce ne sera pas la première fois que les prophètes de la révolution seront confrontés à une réalité très différente.

Cette extrême gauche obtuse qui applaudit tout ce qui s’agite dans la rue et qui n’a pas réussi à porter un regard critique sur les manifestations des Gilets Jaunes, sera-t-elle désormais plus lucide ? J’en doute.

3) Amen.

Marx et Engels ont retourné Hegel et lui ont mis les pieds [38] sur terre. Mais de quelle terre s’agissait-il ?

Le problème des clichés est que, à force d’être répétés, ils finissent par paraître évidents, alors qu’au contraire ils cachent ce qui devrait être analysé ou démontré. Ils servent à détourner l’attention. C’est ce qui se passe avec l’assimilation de la dialectique au marxisme.

Dans sa forme originale, la dialectique permet des développements infinis et, par des médiations successives, donne lieu à une création illimitée de concepts intermédiaires. La contradiction interne, qui est le mécanisme indispensable à la classification d’une forme de pensée comme dialectique, engendre une instance, qui est elle-même contradictoire, et qui donc se déroule dans une autre instance, également contradictoire, sans qu’il y ait besoin intrinsèque de clore le processus. Le caractère contradictoire promeut, en soi, un processus sans fin.

Si cette capacité de la dialectique à engendrer un développement illimité était déjà perceptible dans la philosophie de Plotin*, elle atteignit des dimensions extrêmes chez les gnostiques*, et à travers eux elle a pénétré autant dans les doctrines acceptées par l’orthodoxie de l’Église chrétienne que dans une grande partie des hérésies, sinon toutes. Dans le christianisme, le mysticisme n’était pas inévitablement hérétique, mais il glissait facilement vers l’hérésie, car admettre la possibilité d’une relation directe de l’individu avec Dieu revenait, d’une certaine manière, à mépriser ou nier la nécessité du clergé comme intermédiaire entre le profane et le sacré. Et le clergé dictait l’orthodoxie. Je ne vais pas aborder ici l’évolution et la propagation des hérésies dans la zone chrétienne, d’autant que les persécutions les ont jetées dans l’ombre et ont rendu difficile la consultation de sources écrites. Mais je dois au moins souligner, quitte à décevoir ceux qui attribuent une certaine validité à la notion d’eurocentrisme, que le christianisme était une religion centrée sur la Méditerranée et incluait une très forte composante orientale, de même que des influences orientales se mélangèrent à la philosophie de Plotin, ce qui nous permet de comprendre pourquoi la dialectique des gnostiques s’est infiltrée dans la religion islamique, surtout chez les mystiques soufis.

En fin de compte, tout mysticisme a besoin de la dialectique. Le mystique est celui qui entend accomplir – ou considère avoir accompli – l’union avec Dieu, une union intime, directe et personnelle. Mais si Dieu est le macrocosme, comment est-il possible que l’être humain, ce microcosme bien délimité, se fonde en Dieu ? Un écrit pseudo-hermétique du XIIe siècle ne pouvait être plus dialectique lorsqu’il classait Dieu comme «une sphère intelligible dont le centre est partout et la circonférence nulle part». Même à cette époque, Alain de Lille* utilisait la même formule [39] qui, trois cents ans plus tard, aurait inspiré Nicolas de Cusa* [40]. Sans dialectique, on ne pourrait pas expliquer logiquement cette géométrie de la divinité. Si l’on veut élaborer une formulation radicale, la dialectique est la forme logique du mysticisme.

Pour ne pas trop m’éloigner de notre faiseur de miracles préféré, saint Marx, il me suffit ici de rappeler que, au cours de la transition du XVIe au XVIIe siècle, au sein de l’aire culturelle germanique, Jakob Böhme* a réuni les différents courants hérétiques et les a concentrés en une pensée mystique cohérente, ce qui revient à dire qu’il leur a donné à tous la même dialectique. L’énorme influence de Böhme va bien au-delà de la culture germanique et a contribué, par exemple, à inspirer Newton dans son intérêt pour l’alchimie et les spéculations apocalyptiques ; plus tard et dans un autre domaine culturel, cette influence est perceptible, par l’intermédiaire de Saint-Martin*, le philosophe inconnu, dans l’une des œuvres mystiques les plus inattendues du XIXe siècle, La Comédie humaine de Balzac. Mais nous n’avons pas besoin d’aller aussi loin. Il suffit de se rappeler que Hegel, comme tout Allemand de l’époque, connaissait parfaitement Böhme, et l’intérêt de Hegel pour le mysticisme s’est encore approfondi lorsque Baader* lui fit connaître l’œuvre de Maître Eckhart*.

Franz Xaver von Baader* était un individu singulier : il fut l’un des rares philosophes du romantisme allemand à embrasser le catholicisme et le seul qui, au lieu d’être un simple érudit, exerçait le métier d’ingénieur des mines et d’administrateur. Car c’est Baader, lui-même très influencé par Böhme, qui a dit un jour que Hegel considérait Böhme comme le plus profond de tous les philosophes et «le principal philosophe allemand» [41]. En fait, Gurvitch a mentionné ce fait en passant, comme une preuve que «la terminologie hégélienne» «était aussi celle du mysticisme allemand traditionnel depuis Jakob Böhme» [42]. La dialectique, forme logique du mysticisme, est donc devenue le cœur de la pensée de Hegel.

C’est dans l’œuvre de Hegel que le jeune Marx, avant de découvrir le chemin de Damas, a trouvé une dialectique mystique, fondée sur le déploiement illimité de médiations et de concepts intermédiaires. Jusqu’à ce que ce jeune homme et un autre de ses jeunes amis accomplissent un geste simple, comme tous les grands gestes. Alexandre le Grand, avec son épée, trancha le nœud gordien [en 333 avant Jésus-Christ, et conquit ainsi l’Asie, NdT]. Le prince Siegfried planta son épée dans le corps du dragon [dans la mythologie nordique, NdT]. Marx et Engels retournèrent Hegel et lui mirent les pieds sur terre. Mais de quelle terre, de quel sol s’agissait-il ?

Pour Marx et Engels, les pieds [de la dialectique] reposaient sur les faits empiriques, vérifiables expérimentalement. La dialectique, qui jusqu’alors servait à penser l’impensable, l’union intime de l’être humain avec la divinité, commença à servir à penser le monde qui produisait les êtres humains et était produit par eux. Cette opération eut des conséquences drastiques sur la dialectique, parce que les médiations ne se développaient plus sans limites. L’empirique mit un terme à cette évolution. Dès lors, la dialectique se divisa en deux vocations opposées.

D’un côté, la dialectique continua à être utilisée comme un processus logique, mental, sans imposer aucune limite intrinsèque au déploiement des contradictions dans de nouvelles formes. La mystique athée des marxistes apocalyptiques s’inscrit dans cette lignée, et lorsque je rappelle, par exemple, qu’au XIIIe siècle, saint Bonaventure*, sous l’influence d’Ibn Gabirol*, proposa les notions d’esprit matériel et de matière spirituelle, je ne peux que les assimiler au type de dialectique exercée aujourd’hui par les mystiques qui se réclament de saint Marx.

D’autre part, la dialectique commença à être utilisée comme un instrument conceptuel pour analyser les faits qui pouvaient être empiriquement délimités, et les processus logiques devinrent aussi circonscrits que la réalité qu’ils étaient censés observer. C’est ce nouvel outillage mental qu’Engels appela le socialisme scientifique, expression qui généra tant d’incompréhension et de confusion.

L’expression est déroutante parce que Marx lui-même et, après lui, la majorité des marxistes ont avalisé la notion mécaniste de la matière, notion propre au XVIIIe siècle. La propension mystique de la logique dialectique s’opposait alors aux choses palpables et lourdes, qui tombent par terre avec la force de la gravité. C’est sur ce sol que les deux amis posèrent les pieds de Hegel. Et c’est là qu’intervint une autre bifurcation, entre une réalité empirique conçue dans les anciens termes du matérialisme mécaniste, et une notion de la réalité empirique dans laquelle les champs des rapports sociaux sont aussi réels que les objets palpables. Laissez-moi vous donner un exemple.

Dans un livre écrit en 1975 et 1976, toujours pendant la révolution portugaise, j’ai eu recours à un exemple que je vais maintenant remodeler un peu [43]. Imaginez une fabrique de glace où l’électricité ne fonctionne plus. Qu’advient-il de la plus-value produite par les travailleurs de cette usine ? Suit-elle la direction de l’eau, imbibe-t-elle le sol, s’ajoute-t-elle aux liquides déjà présents dans les tuyaux d’évacuation ? Ou la plus-value est-elle indissociable du processus de travail en tant que rapport social ? Ce cas limite de la fabrique de glace résume toutes les situations de crise, particulière ou générale, dans lesquelles les biens et les services ne trouvent pas d’acheteur sur le marché. Dans ce livre, j’ai évoqué les mésaventures de la glace dans le contexte d’un modèle où la plus-value est produite globalement par tous les travailleurs et appropriée globalement par tous les capitalistes, pour être ensuite répartie entre les capitalistes, ce qui m’a permis de critiquer le modèle dans lequel Marx suppose la transformation des valeurs en prix. Mais ici, la panne électrique dans la fabrique de glace me sert à souligner la réalité propre aux rapports sociaux, qui perdure au-delà de la réalité matérielle. Ce sont ces cas limites qui me permettent le mieux d’apprécier la différence entre, d’un côté, la notion mercantiliste de l’argent, dont Marx était prisonnier de façon anachronique, et que la plupart des marxistes ont adoptée ; et, de l’autre, la notion linguistique moderne de l’argent comme transmetteur d’informations.

Les marxistes qui tentent de déduire les valeurs des prix, et qui donc – non seulement pour cela, mais aussi pour cette raison – élucubrent sur le capital fictif* et vaticinent à propos de la baisse du taux de profit*, sont incapables de comprendre ce qui se passe lorsque la glace, en raison d’une panne d’électricité, se dissout dans l’eau. Dans ce cas, les prix se dissolvent également, ou plutôt ils s’évaporent, et les dévots de saint Marx crient alors que l’apocalypse est proche, parce que la plus-value est partie dans les tuyaux d’évacuation. Cependant, si nous avons recours au modèle linguistique de l’argent en tant que transmetteur d’informations et considérons donc, comme c’est toujours le cas avec les mots, que l’argent sert à la fois à indiquer et à cacher quelque chose, nous voyons que, dans cette fabrique de glace, l’argent sert à cacher le fait que la plus-value a été maintenue, même lorsque les bénéfices se sont évaporés.

Le capital n’est ni un stock de machines et de produits, ni un volume d’argent, ni un compte bancaire. Le capital n’est que la perpétuation d’un système de rapports d’exploitation dans lequel certains agents, les travailleurs, cèdent leur temps de travail, sur lequel ils n’ont aucun contrôle ; et d’autres individus, les capitalistes (bourgeois et gestionnaires [44]), contrôlent leur propre temps et le temps de travail des autres. Le capitalisme repose sur une relation entre des temps de travail. Et le capital domine cette relation et donc la perpétue.

Sur le sol empirique sur lequel les deux amis ont posé les pieds de la dialectique, nous considérons la réalité des rapports sociaux comme un substrat de la réalité des objets matériels; et la réalité du processus social du travail dans la fabrique de glace comme un substrat de la réalité solide de la glace ou de la réalité liquide de l’eau. La grande rupture, l’illumination sur le chemin de Damas, s’est produite lorsque Marx est passé de la notion d’aliénation à celle de plus-value. L’aliénation fait partie de la constellation des concepts philosophiques engendrés par la logique déployée à l’infini par la dialectique mystique. La plus-value concerne la réalité socio-économique de l’écart entre les temps de travail dans le processus de production. C’est pourquoi les religieux laïques se réfugient dans une chaîne illimitée de médiations fondées sur le concept d’aliénation et méprisent tout ce qui concerne les rapports sociaux de travail et les conflits prosaïques qui leur sont inhérents.

Le marxisme a perdu de sa pertinence pour plusieurs raisons. Mais l’une d’entre elles, et l’une des plus puissantes, est la religiosité laïque des dévots de saint Marx. On ne les retrouve pas sur les fronts où se développe et se renouvelle la société d’aujourd’hui et où se construit celle de demain. C’est dans les départements universitaires qu’ils se réfugient, sans faire de mal à personne, ni au capitalisme, tout en communiquant entre eux, oralement et par écrit. Et, comme cela se passe dans une salle remplie de miroirs, comme ils n’aperçoivent qu’eux-mêmes, ils pensent tout voir, et leur propre image constitue pour eux une preuve de la vérité de ce qu’ils disent.

Saint Marx, priez pour eux.

Amen.

João Bernardo, Passa Palavra, juin 2020

GLOSSAIRE (établi par le traducteur)

accélérationisme: ce concept fumeux a plusieurs acceptions; notons que, à l’extrême droite, il désigne ceux qui souhaitent augmenter («accélérer» ) les conflits interethniques aux Etats-Unis, ou dans d’autres pays. Pour ce faire, les fascistes préconisent de voter pour les candidats les plus radicaux (de droite ou de gauche) ; d’attaquer et d’agresser les minorités ethniques et les Juifs ; et de commettre des attentats, pour aboutir au chaos et à la fondation d’un État 100% «blanc». Cette idéologie a été revendiquée par le tueur du massacre de 51 musulmans à Christchurch en Nouvelle-Zélande, le 15 mars 2010, et est fréquemment mentionnée dans des forums et salons de discussion des suprémacistes blancs. Elle a pris son essor aux Etats-Unis après que les militants d’extrême droite les plus radicaux (comme ceux d’Atomwaffen Division) eurent constaté que Trump n’allait pas assez loin et qu’il fallait passer à une offensive plus violente et ne pas compter sur ce président. Cette idéologie a inspiré, parmi d’autres facteurs, différents tueurs pseudo «solitaires», qu’ils soient antisémites (comme celui qui tua une femme et blessa cinq personnes dans la synagogue de Poway en Californie, le 27 avril 2019) ou racistes anti-immigrés (comme celui qui tua 23 personnes dans un magasin Walmart à El Paso le 3 août 2019).

Alain de Lille (1116 ?-1202?) : théologien mystique, prédicateur et poète français, théoricien de la littérature, il est l’auteur d’ouvrages contre les courants «hérétiques» de son époque (Vaudois et Cathares) et de réflexions sur les rapports entre la foi et la raison, la philosophie et la religion.

Alternative fur Deutschland (AfD): parti populiste et d’extrême droite créé en 2013, il se prétend «ni de droite ni de gauche», et fédère des militants venant de groupuscules néonazis comme de partis «respectables» (FDP, CDU, CSU) ainsi que d’intellectuels influencés par la Nouvelle Droite. Ce parti rassemble des individus climatosceptiques, opposés à l’euro, à l’islam, au multiculturalisme, à la parité hommes-femmes, à la prétendue «repentance allemande» et à l’immigration. Certains ont des positions néolibérales, notamment en matière de retraites, d’autres protectionnistes. Ce mouvement a 81 députés nationaux (sur 736) et 228 députés régionaux (sur 1884). Ses huit députés européens appartiennent au même groupe parlementaire que le Rassemblement national.

Baader, Franz Xaver von (1765-1841): médecin, professeur de philosophie et conseiller supérieur des mines, catholique, opposant farouche au rationalisme et au positivisme des Lumières, il s’intéresse à toutes les religions (protestantisme, judaïsme, Islam) comme aux philosophes asiatiques (hindouisme). Dans son œuvre il accorde une grande place à l’ésotérisme. Sa théosophie s’inspire pour l’essentiel celle de Jakob Böhme, mais il s’intéresse davantage à des questions comme l’androgynéité divine (chaque élément de la Sainte Trinité aurait des qualités masculines et féminines) voire aux êtres humains androgynes, la Sophia (figure incarnant la sagesse de Dieu), les «chutes» successives de l’Homme depuis sa «création» par Dieu, le sacrifice, le magnétisme, le mariage, le désir sexuel et l’amour. Ses réflexions ont intéressé des intellectuels aussi différents que Hegel, Schelling et Goethe. Durant les vingt dernières années de sa vie, il abandonna ses activités économiques financièrement rentables pour se consacrer au développement de ses idées, y compris en matière politique.

baisse tendancielle du taux de profit: selon Marx, «C’est, de toutes les lois de l’économie politique moderne, la plus importante qui soit» (Grundrisse); elle «a une importance capitale pour la production capitaliste, au point que l’on peut dire qu’elle est le problème dont la solution a occupé toute l’économie politique depuis Adam Smith et qui a servi de base à la ligne de démarcation entre les différentes écoles» (Le Capital).

capital fictif: chez Marx, cette expression désigne les titres financiers, notamment les titres de la dette publique et les actions. Chez ses disciples, la notion s’est considérablement élargie et cette notion (popularisée par les mouvements altermondialistes) aboutit généralement, dans sa version la plus répandue, à opposer la méchante Finance, ou la méchante Bourse au gentil Capital industriel, dit «réel». Ou bien à des visions apocalyptiques.

Böhme, Jacob (1575-1624), cordonnier de son état [45], luthérien, auteur d’une trentaine d’ouvrages (la plupart n’ont jamais été traduits en français) qui lui valurent d’être accusé d’hérésie. Il est considéré comme à l’origine de la théosophie, courant mystique hétérogène qui mélange ésotérisme et théologie chrétienne (catholique ou protestante), à la fin du Moyen Age. Comme le souligne Stéphane Michaud, «L’Église, en ces siècles déjà anciens, à l’articulation de la Renaissance et du baroque, gouverne encore la vie civile, scientifique et religieuse. […] L’accusation d’hérésie fait trembler : elle met au ban de la société et, entérinée par un tribunal, oblige à la rétractation, geste qui ne suffit pas toujours à sauver de la mort la victime. Prudemment, la théosophie se développe donc dans des cercles restreints. Une petite élite, protégée par des nobles ou des personnages influents, prospère dans les marges de la mystique chrétienne, à la frontière, le cas échéant, de la kabbale juive et de l’alchimie. Le théosophe se rapproche du philosophe et se distingue du théologien. Il dit avoir reçu de Dieu une révélation ou une illumination. À partir de là, il pénètre et révèle le mystère de Dieu, il propose un système complet (qui englobe Dieu, l’homme et le monde [46].

Selon Hegel, il serait «le premier philosophe allemand» et il fut également une référence pour les romantiques allemands.

Marx et Engels citent Böhme de façon plutôt positive dans La Sainte Famille (1845) : «Parmi les propriétés innées de la matière, le mouvement est la première et la plus éminente, non seulement en tant que mouvement mécanique et mathématique, mais plus encore comme instinct, esprit vital, force expansive, tourment de la matière (pour employer l’expression de Jacob Böhme)

Cues, Nicolas, ou de Cusa, Nikolas von Kues en allemand (1401-1464): docteur en droit, cardinal et prince-évêque, diplomate, mathématicien, théologien allemand. Tentant de concilier la pensée chrétienne et l’aristotélisme, ses réflexions ont influencé à long terme la philosophie des sciences (Descartes) et l’astronomie théorique occidentales (Copernic, Kepler, Galilée).

Bonaventure, saint (1217-1274): supérieur général de l’ordre des franciscains, prédicateur, enseignant et écrivain, il fut l’un principaux théologiens du Moyen Age qui s’opposa à Thomas d’Aquin.

Eckhart, maître (1260-1329): théologien et philosophe mystique dominicain, quasiment considéré comme un hérétique à partir de 1325. Certaines de ses positions sont condamnées par le pape, et il est l’objet d’un procès de l’Inquisition mais meurt à temps pour ne pas être exécuté. A notamment influencé Hegel, Schopenhauer, Wittgenstein, C. Jaspers, Heidegger, C. Jung et R. Guénon. Le principal théoricien du nazisme, Alfred Rosenberg, tenta de le récupérer, tout comme plus récemment Alain de Benoist, la Nouvelle Droite et les néo-païens d’extrême droite ou fascistes.

Força Sindical: ce syndicat fondé en 1991 prétend regrouper 2 millions d’adhérents (au Brésil, il y avait, en 2022, 36,3 millions de syndiqués) et a comme principal base de soutien le syndicat des métallurgistes de Sao Paulo. Il s’est séparé de la CUT, syndicat le plus puissant à l’époque comme aujourd’hui, en prêchant le pragmatisme dans les relations entre le Capital et le Travail et en apparaissant comme un syndicat proche des gouvernements en place. En même temps, ce syndicat tient des discours et a des pratiques contradictoires. Ainsi, un dirigeant de la puissante fédération des métallos écrit que le président Bolsonaro serait responsable d’au moins 300 000 des 670 000 morts de la COVID [47]. Un consultant syndical dénonce le «salaire de misère» brésilien, sur le site de Força Sindical, en décrivant le menu quotidien d’une famille de trois personnes vivant avec un salaire minimum. S’ils prennent «deux repas par jour pendant un mois», chacun mangera quotidiennement «un steak de 30 g, deux cuillères et demie de lait, 80 g de haricots, de riz et de farine, 50 g de tomate, une tranche de pain de 30 g, une demi-banane, une cuillère à soupe de sucre, une cuillère à café d’huile et 4 g de beurre, soit moins d’une cuillère» [48]. Le dirigeant actuel de Força Sindical est aussi député d’un parti (Solidariedade) créé en 2012 qui a soutenu les propositions de… Bolsonaro dans 87% des cas au Parlement et n’exclut pas de voter… Lula aux prochaines élections!

Fratelli d’Italia: parti créé en 2012 par d’ex-militants d’Alianza Nazionale [49] et qui a actuellement 37 députés. Il se présente comme l’héritier du MSI néofasciste, est opposé à l’immigration, à l’avortement, au mariage des personnes de même sexe, etc. Il défend un programme économique à la fois protectionniste et «néolibéral», et est en cela plus de Marion Maréchal Le Pen que de Marine Le Pen… pour le moment.

Gestionnaires : Dans sa préface au livre de João Bernardo Economia dos conflitos sociais (Economie des conflits sociaux, 1991, 2e édition 2009) Maurício Tragtenberg définit les gestores (gestionnaires) en ces termes : «L’un des points les plus importants [de ce livre] traite de la structure des classes dirigeantes et souligne une bifurcation, au sein de la classe capitaliste, entre ce que João Bernardo appelle la classe bourgeoise et celle des gestionnaires. La classe bourgeoise est définie à partir d’une perspective décentralisée, c’est-à-dire, en fonction de chaque unité économique dans son microcosme. La classe des gestionnaires, en revanche, a une portée plus universalisatrice et est définie en fonction des unités économiques reliées à l’ensemble du processus. Toutes deux s’approprient la plus-value ; toutes deux contrôlent et organisent les processus de travail ; toutes deux garantissent le système d’exploitation et occupent ont une position antagoniste face à la classe ouvrière. Mais la classe bourgeoise et celle des gestionnaires diffèrent de plusieurs façons: 1) par les rôles qu’elles jouent dans le mode de production; 2) par les superstructures juridiques et idéologiques qui leur correspondent ; 3) par leurs origines historiques différentes ; 4) par leur évolutions historiques différentes. Alors que la classe bourgeoise organise des processus particularisés visant à sa reproduction à un niveau microcosmique, la classe des gestionnaires organise ces processus particularisés en les reliant à un fonctionnement économique mondial et transnational. Il convient également d’ajouter que, pour l’auteur, la classe des gestionnaires tente parfois de se faire passer pour une classe non capitaliste, mais il ne s’agit que d’une apparence

gnostiques: mouvement de pensée très hétérogène, porté par diverses sectes influencées par des traditions préchrétiennes mais aussi par la pensée chrétienne, au cours des IIe et IIIe siècles dans l’Empire romain. Leurs idées sont surtout connues en raison des violentes critiques qui leur furent adressées par des penseurs chrétiens, puisque la plupart de leurs écrits ont disparu.

Hindman, Attila (1981-): militant néonazi et conspirationniste allemand d’origine turque. Antivax, antisioniste, antisémite, il a écrit des livres de cuisine végane, qui sont des best-sellers dans son pays et il est devenu une personnalité médiatique.

Ibn Gabirol, Salomon (1020-1057): rabbin, poète, théologien et philosophe néoplatonicien juif qui a notamment influencé Thomas d’Aquin et Heinrich Heine.

Ligue du Nord (Lega Nord) : parti populiste d’extrême droite, eurosceptique, à l’origine régionaliste, désormais «fédéraliste» (d’où le nouveau nom de Lega), il a 125 députés au Parlement.

Movimento Brasil Livre (MBL) : mouvement apparu en 2014, parmi de jeunes réactionnaires violemment hostiles au PT (Parti des travailleurs, au pouvoir entre 2003 et 2016), jeunes qui avaient participé à des manifestations de soutien à une vaste opération judiciaire et policière contre la corruption la même année. Cette opération (dont les responsables apparurent ensuite comme de fervents supporters de Bolsonaro) visa à la fois l’entreprise Petrobras et plusieurs partis politiques dont le PT. Le MBL s’est allié avec les évangélistes pour obtenir la mise en accusation de Dilma Rousseff, présidente du Brésil et membre du PT, et pour mener campagne contre les homosexuels, les lesbiennes et les féministes et répandre d’innombrables fausses nouvelles sur les réseaux sociaux pour diffamer la gauche. En 2021, le mouvement s’est soudain présenté comme un adversaire de Bolsonaro.

MST: mouvement des travailleurs sans terres créé en 1984; favorable à une réforme agraire, il compte environ 1,5 million d’adhérents.

MTST: mouvement des travailleurs sans toit créé en 1997 au sein du MST pour développer les luttes sur la question du logement dans les villes.

Plotin (205-270): philosophe néo-platonicien gréco-romain qui affronta les mouvements gnostiques et influença considérablement la pensée chrétienne, notamment saint Thomas d’Aquin.

QAnon: mouvance conspirationniste apparue aux Etats-Unis à partir d’octobre 2017 et qui prétend que Trump aurait été victime de multiples complots, puisque les leviers du pouvoir (médias, politiciens démocrates, magnats de la finance et de Hollywood, FBI, CIA, etc.) seraient aux mains d’une secte satanique de pédophiles. Trump a fait beaucoup de publicité aux rumeurs propagées par cette mouvance qui avait trois millions de membres sur Facebook.

Saint-Martin, Louis Claude de (1743-1803) : avocat, militaire de carrière, puis auteur de travaux philosophiques, disciple français de Jakob Böhme dont il traduisit plusieurs ouvrages.

toyotisme: «Le toyotisme est une stratégie industrielle post-fordiste fondée sur l’absence de stock, la production en flux tendu de petites quantités, le “juste-à-temps” et une réactivité très vive au marché» [50].

Vox: parti d’extrême droite, nostalgique du franquisme, eurosceptique, xénophobe, anti-musulmans, il est arrivé troisième aux élections nationales avec 15,1% des voix aux dernières élections de 2019, derrière le PSOE et le Parti populaire.

Notes

[1] Pour João Bernardo la classe des gestionnaires est, en quelque sorte, une seconde classe capitaliste apparue à côté de la classe bourgeoise. Pour plus de détails voir l’entrée «Gestionnaires*» du glossaire à la fin de la traduction. Tous les mots suivis d’un astérisque renvoient au glossaire (NdT).

[2] João Bernardo, Economia dos Conflitos Sociais, 1ª edição, Cortez, 1991, p. 147.

[3] João Bernardo, Economia dos Conflitos Sociais, 2ª edição, Expressão Popular, 2009, p. 198.

[4] Cf. notamment João Bernardo, Contre l’écologie, Editions Ni patrie ni frontières, recueil d’articles paru en 2017 ; et un ouvrage antérieur du même auteur, O inimigo oculto, Ensaio sobre a luta de classes. Manifesto anti-ecológico, Afrontamento, 1979, disponible sur le Net (NdT).

[5] David Harvey, «Política anticapitalista em tempos de covid-19», dans David Harvey et al., Coronavírus e a Luta de Classes, Brasil, Terra Sem Amos, 2020, p. 22.

[6] «Bispo de Setúbal: “Não são as dificuldades que põem em causa a Igreja, mas o comodismo”«, Diário de Notícias, 11 avril 2020.

[7] «El Gobierno lanza la ley de cambio climático como vía para salir de la crisis del coronavirus«, El País, 19 mai 2020.

[8] «A new opportunity to tackle climate change. Countries should seize the moment to flatten the climate curve«, The Economist, 21 mai 2020.

[9] «Rallying round the flag. Covid-19 has given most world leaders a temporary rise in popularity«, The Economist, 9 mai 2020.

[10] «Coronavirus deals ‘powerful blow’ to Putin’s grand plans«, Agence France-Presse, 8 mai 2020.

[11] «UN chief says pandemic is unleashing a “tsunami of hate”», Associated Press, 8 mai 202

[12] «Coronavirus is bringing out the worst in Malaysians», Bloomberg, 15 mai 2020.

[13] «Protection racket. Would-be autocrats are using covid-19 as an excuse to grab more power», The Economist, 23 avril 2020.

[14] «El espectro del brote xenófobo después del vírico aparece en Líbano», El País, 21 mai 2020.

[15] Statista, 3 juin 2020.

[16] «La regularización masiva de inmigrantes sacude la política italiana», El País, 14 mai 2020.

[17] Cf. les articles de João Bernardo : «Point final. Un manifeste» (2012); «Manifeste sur la gauche et les gauches. Pour quelle raison la gauche actuelle continue-t-elle à utiliser ce nom ?» (2014) ; «Un De Profundis pour la gauche. Huit thèses sur l’effondrement de la gauche» (mars 2022) et le livre Anticapitalisme. Antiquoi? Éditions Ni patrie ni frontières, 2021. Tous ces textes sont disponibles également sur les sites npnf.eu et mondialisme.org (NdT).

[18] «Metalúrgicos de Guarulhos doam 150 cestas básicas», Força Sindical, 20 mai 2020.

[19] Matthieu Favas, «Geopolitics and technology threaten America’s financial dominance. The financial world’s nervous system is being rewired«, The Economist, 7 mai 2020.

[20] Cf. «Tout part en fumée», http://www.npnf.eu/spip.php?article847. Ou le recueil d’articles Anticapitalisme. Antiquoi? Éditions Ni patrie ni frontières, 2021, pp. 47-60.

[21] Ceux qui souhaitent connaître les formes de crédit sous le régime seigneurial européen peuvent se référer à mon livre Poder e Dinheiro. Do Poder Pessoal ao Estado Impessoal no Regime Senhorial, Séculos V-XV, 3 volumes, troisième partie: Sincronia. Família, Dinheiro e Estado do Século XI ao Século XIV (Porto, Afrontamento, 2002). Sur la question du crédit, cf. surtout les pages 380-420; sur les lettres de change voir les pages. 413-420. De très nombreuses références sont cités dans les notes.

[22] Pour être précis, le premier article n’était pas un communiqué de «la Fédération anarchiste», mais un article individuel signé «Odile du groupe Salvador Ségui (NdT).

[23] «Coronavirus ou l’autoritarisme hygiéniste«, Le Monde Libertaire, 3 mars 2020. Vous noterez que, onze jours plus tard, un autre journal anarchiste français qualifia de «gros mensonge» «l’idée que ce ne serait rien de plus qu’une “grosse grippe”», mais attribua ce mensonge à «l’Etat français». Cf. «Un autre futur. Spécial coronavirus», supplément de Anarchosyndicalisme, nº 167 bis, 14 mars 2020. [Note du traducteur: le supplément de 6 pages de l’organe de la CNT-AIT de Toulouse détaillait et soutenait toutes les mesures concrètes immédiates (masque, lavage des mains, etc.) préconisées par l’État ; il décrivait toutes les décisions économiques catastrophiques ayant abouti à cette situation et prises par les capitalistes comme par les gouvernements ; enfin, il préconisait le droit de retrait des travailleurs si les patrons ne prenaient pas de mesures immédiates, et la prise en charge collective de cette question par la classe ouvrière. La critique de l’auteur me semble donc particulièrement injuste envers la CNT-AIT.]

[24] «A political virus. America’s far right is energised by covid-19 lockdowns», The Economist, 17 mai 2020. Voir aussi «A boog’s life. Why some protesters in America wear Hawaiian shirts», The Economist, 23 mai 2020.

[25] «Cidades europeias têm protestos contra medidas de contenção», Deutsche Welle, 16 mai 2020.

[26] Javier Salas, «¿Y si llega la vacuna, pero millones de personas se niegan a ponérsela?», El País, 3 juin 2020.

[27] Cathrin Schaer, «Neo-Nazis, QAnon nuts, and hardcore vegans unite to protest Germany’s lockdown», The Daily Beast, 13 mai 2020 ; Ana Carbajosa, «Un cóctel extremista y conspirador contra un supuesto nuevo orden mundial», El País, 14 mai 2020 ; «Alarm in Germany as “corona demos” take off», Agence France-Presse, 16 mai 2020 ; «Cidades europeias têm protestos contra medidas de contenção», Deutsche Welle, 16 mai 2020 ; «Germany’s virus “guru” in crosshairs of lockdown critics», Agence France-Presse, 29 mai 2020.

[28] Cathrin Schaer, «Neo-Nazis, QAnon nuts, and hardcore vegans unite to protest Germany’s lockdown», The Daily Beast, 13 mai 2020.

[29] «Alarm in Germany as “corona demos” take off», Agence France-Presse, 16 mai 2020.

[30] Ana Carbajosa, «Un cóctel extremista y conspirador contra un supuesto nuevo orden mundial», El País, 14 mai 2020.

[31] Cf. l’article de João Bernardo : «Le Brésil n’est pas au Brésil, il est dans le monde» (avril 2020), http://npnf.eu/spip.php?article723 (NdT).

[32] Miguel González, «La extrema derecha busca su 15-M», El País, 20 mai 2020.

[33] Cf. l’article de Mouvement communiste sur Casa Pound: http://mondialisme.org/spip.php?article1703 (NdT).

[34] Daniel Verdú, «Los “chalecos naranjas”, la nueva encarnación de la ultraderecha italiana en la era de la covid-19», El País, 1 juin 2020 ; «Extrema-direita italiana protesta contra o governo apesar da pandemia», Observador, 2 juin 2020 ; Daniel Verdú, «La nueva vieja derecha de Italia», El País, 6 juin 2020.

[35] «A global pandemic. The Economist’s coverage of the coronavirus», The Economist, 3 juin 2020.

[36] Cathrin Schaer, «Neo-Nazis, QAnon nuts, and hardcore vegans unite to protest Germany’s lockdown», The Daily Beast, 13 mai 2020.

[37] «A political virus. America’s far right is energised by covid-19 lockdowns», The Economist, 17 mai 2020.

[38] Allusion à une célèbre phrase de Marx : «Hegel défigure la dialectique par le mysticisme, ce n’en est pas moins lui qui en a le premier exposé le mouvement d’ensemble. Chez lui elle marche sur la tête ; il suffit de la remettre sur les pieds pour lui trouver une physionomie tout à fait raisonnable», «Postface» de la deuxième édition allemande du Capital, 1873 (NdT).

[39] Jean Jolivet, «La Philosophie médiévale en Occident», in Brice Parain (dir.), Histoire de la philosophie, volume I, Orient, Antiquité, Moyen Âge, Gallimard, 1969.

[40] Maurice de Gandillac, «La Philosophie de la «Renaissance», in Brice Parain (dir.), Histoire de la Philosophie, volume II : Yvon Belaval (dir.) La Renaissance, L’Âge Classique, Gallimard, 1973, p. 28.

[41] Antoine Faivre, Philosophie de la Nature. Physique sacrée et théosophie, XVIIIe – XIXe siècle, Albin Michel, 1996, pp. 41 et 76.

[42] Georges Gurvitch, Déterminismes sociaux et Liberté humaine. Vers l’étude sociologique des cheminements de la liberté, Presses universitaires de France, 1963, p. 22.

[43] João Bernardo, Marx Crítico de Marx. Epistemologia, Classes Sociais e Tecnologia em “O Capital”, vol. II, Afrontamento, 1977, pp. 117-118.

[44] Pour João Bernardo, le capitalisme repose sur deux classes dirigeantes : les bourgeois et les gestionnaires (NdT).

[45] Dans une lettre à Kugelman (7-12-186è), Marx le présente comme un ouvrier philosophe autodidacte alors que, selon son dernier biographe (David König, Jacob Böhme : Le prince des obscurs, Cerf, 2017), il aurait été un commerçant et un gestionnaire relativement aisé.

[46] https://www.en-attendant-nadeau.fr/preprod/2017/05/23/jacob-bohme-cordonnier-theosophe/

[47] https://fsindical.org.br/artigos/lembre-se-das-crueldades-deste-governo

[48] https://fsindical.org.br/artigos/o-salario-de-fome

[49] Alianza Nazionale (1995-2009) est un parti d’extrême droite, héritier du MSI néofasciste. Il s’est débarrassé progressivement de ses éléments fascistes et extrême-droitiers pour devenir un parti dit de «centre-droit» et finalement se dissoudre dans Il Popolo della Liberta avec les partisans de Berlusconi.

[50] http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/toyotisme

Traduit en français par Yves Coleman et publié ici.

Publié à l’origine en portugais ici.




Fonte: Passapalavra.info