Abril 24, 2022
Do Passa Palavra
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La mobilisation des lieux de mémoire et l’invention de traditions opérées par les protagonistes du conflit en Ukraine nous en disent long sur la façon dont le passé peut être utilisé et montrent que, en se répétant comme une farce, l’Histoire ne cesse malheureusement pas d’être aussi une tragédie.

20/04/2022

Par Caio de Amorim Féo et Mário Jorge da Motta Bastos

Au cours de l’Histoire, les guerres dépendent du niveau de développement des forces productives atteint par les sociétés humaines sous les latitudes et dans les dimensions les plus diverses du temps, mais elles dévoilent également ce niveau. Peut-être même ont-elles été un élément qui dynamisé ce développement, ses échanges et sa diffusion parmi des sociétés diverses, même si les épreuves et les malheurs déclenchés par les conflits rendent littéralement évident le caractère destructeur de l’action des forces en question, surtout pour ceux qui les subissent.

D’ailleurs, en parlant d’Histoire, il nous semble indispensable de souligner comment cette vieille dame – la muse Clio si usée par les pluies de pierres, de lances et de bombes qui la frappent régulièrement et régissent sa longue existence marquée par la souffrance – constitue aussi une arme systématiquement mobilisée et disputée dans les batailles pour la conquête des cœurs et des esprits des populations que l’on pousse à l’affrontement. Parmi les nombreuses utilisations possibles du passé, il nous faut inclure son instrumentalisation comme arme de guerre dans la mobilisation de l’opinion publique, une leçon réaffirmée par le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine !

Dans le discours prononcé par Vladimir Poutine aux premières heures du 24 février 2022, adressé principalement à la population russe (et donc à la population ukrainienne et au monde entier) et présenté par les médias internationaux comme une déclaration de guerre formelle, une certaine lecture de l’Histoire sous-tend les arguments fondamentaux qui prétendent justifier l’initiative militaire. Sur un ton qui est à moitié celui d’un professeur, à moitié celui d’un maréchal, et au cœur d’un «exposé des motifs» qui a duré environ quarante minutes, le président de la Russie a exposé les actions qui seraient bientôt déclenchées comme une sorte d’initiative nécessaire pour «corriger» les erreurs historiques du passé («récent») [1].

Joseph Staline (toujours lui) aurait hésité, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, à reconnaître la voracité de l’agresseur allemand et à l’affronter immédiatement. Le monstre a grandi, il a avalé le pacte germano-soviétique et s’est nourri des millions de vies arrachées au peuple russe par l’invasion des forces nazies. Selon Poutine, «[…] dès les premiers mois des hostilités, nous avons perdu des territoires immenses et stratégiquement importants et des millions de personnes. Nous ne tolérerons pas qu’une telle erreur soit commise une deuxième fois, nous n’en avons pas le droit». L’Histoire ne se répétera pas. Mais avons-nous affaire à une farce ou à une tragédie ? Ce n’est pas clair.

Dans un précédent discours à la nation, daté du 21 février 2022, Vladimir Poutine avait déjà invoqué l’Histoire («récente») et, une fois de plus, les nombreuses erreurs commises par les dirigeants révolutionnaires, dont la facture serait finalement imputée à une Russie qui se trouverait à un nouveau carrefour historique en ce début de millénaire.

Selon Poutine, l’Ukraine, plus qu’un pays voisin, serait une partie inaliénable de l’histoire et de la culture de la Russie et de ce qu’il a appelé son «espace spirituel». «Depuis des temps immémoriaux, les personnes vivant dans le sud-ouest de ce qui a été historiquement la terre russe se sont appelées elles-mêmes Russes et chrétiennes orthodoxes. C’était le cas avant le XVIIe siècle, lorsqu’une partie de ce territoire est revenue à l’État russe, et par la suite [2]

L’historicité de la «question ukrainienne» constituerait, selon Poutine, le fondement indispensable pour comprendre les raisons et les objectifs qui sous-tendraient l’escalade des actions russes dans cette région. «Il est clair que nous ne pouvons changer les événements passés […]», a-t-il alors déclaré, sans admettre explicitement ce que tout professeur d’histoire souhaite inculquer aux étudiants qui l’écoutent… quand ils l’écoutent : il n’y a d’Histoire que contemporaine, car tout passé est objet de réappropriations dans les présents qui se tournent vers lui, et donc cet élément vivant et palpitant peut être (trans)formé, tordu, effiloché… L’Ukraine moderne aurait été une création, une invention de la Russie, le résultat d’une erreur historique supplémentaire des bolcheviks qui, d’un regard méprisant, sont à nouveau exécrés par quelqu’un dont la trajectoire politique entretient une relation étroite avec l’une des expressions les plus dures de l’État soviétique – État que ce dirigeant abhorre.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. De multiples couches de cette histoire peuvent être mobilisées et sont mobilisables dans le contexte en question. La profondeur historique semble même avoir le potentiel d’épaissir les actions du présent en cours, de les tremper dans le liquide épais qui s’écoule mollement dans la longue durée, de les envelopper dans la substance visqueuse qui prétend être l’expression d’une très antique destinée manifeste [3]. Nous avons écrit «antique», mais «médiévale» serait plus approprié.

Le 12 juillet 2021, le président russe a publié sur le site officiel du Kremlin l’essai intitulé «Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens», dans lequel il historicise l’identité profonde de l’Ukraine et de la Russie. Son récit commence par l’affirmation selon laquelle «[…] les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses sont tous des descendants de l’antique Rous, qui était le plus grand État d’Europe», comprenant un territoire dans lequel diverses «[…] tribus slaves et d’autres encore, dans une vaste zone couvrant Ladoga, Nóvgorod, Pskov, Kiev et Tchernigov, étaient unies par une seule langue (ce que nous appelons aujourd’hui le vieux russe), par des liens économiques et par le pouvoir des princes de la dynastie des Riourik. Et plus tard, lors du baptême de la Rous, par la foi orthodoxe.» Selon Poutine, même les désaccords croissants qui ont marqué la coexistence entre les «deux nations» au cours des dernières années ne peuvent occulter l’unité historique et spirituelle de ces peuples [4].

L’unité qui, selon Poutine, aurait agrégé et cimenté la diversité originelle remonterait au IXe siècle, lorsque l’unité politique rous commença à prendre forme avec la conquête de Kyiv (ou Kiev) par le kniaz (prince) Oleg en 882, selon un récit tardif – le Pověstĭ vremenĭnyhŭ lětŭ (Récit des années passées) – datant du XIIe siècle. Dès lors, suppose le dirigeant russe, se serait constitué un État rous par excellence, s’étendant sur un long territoire dont les populations auraient été progressivement unifiées culturellement. Même si l’Histoire n’est pas l’apanage exclusif des historiens (qui ont aussi alimenté et continuent d’alimenter, sans beaucoup de pudeur, les pouvoirs établis avec leurs «analyses»), qu’est-ce que les professionnels de Clio reconnaissent savoir sur la question ?

Tout d’abord, il nous faut expliquer l’origine du terme rous. Étymologiquement, il est possible que le terme dérive du verbe ramer (rōþs) en vieux norrois, voire du substantif rōþR ou rōþz, signifiant « rameurs», c’est-à-dire ceux qui composaient l’équipage des bateaux à rames au cours d’une expédition. La référence semble être liée en particulier aux habitants de la Suède actuelle, et les termes dans les langues finno-baltes actuelles signifiant «suédois», tels que ruotsi en finnois et root’si en estonien, semblent indiquer le sens original du mot rous. Quoi qu’il en soit, l’origine remonte à l’univers des guerriers connus sous le nom de Vikings : partis de Scandinavie, ils organisèrent des raids dans les terres de l’Ouest européen et de l’Est euroasiatique, surtout entre le VIIIe et le Xe siècle. Dans les territoires où se trouvent aujourd’hui la Biélorussie, l’Ukraine et la Russie, ces guerriers étaient notamment appelés les Varègues (varjagŭ); après avoir installé des colonies permanentes dans ces régions et s’être intégrés aux populations locales, ils seront désignés principalement par le terme de rous [5].

À partir de 862, le chef guerrier scandinave Riourik aurait régné sur les Rous de ces régions, donnant naissance à la dynastie des Riourikovitch (ou Riourikides [6]), dont faisait partie le susdit Oleg. Dans les années 880, la ville de Kiev devint le centre principal de ce qui commençait à se dessiner comme l’entité politique rous, et à partir de là, les différents groupes ethniques qui y vivaient multiplièrent les interactions, ce qui se traduisit par un vaste processus de brassages de populations au cours des siècles suivants. Parmi les groupes ethniques qui finirent par former la Rous, on trouve des Scandinaves, des Slaves, des Baltes, des Finno-Ougriens et des Turcs.

Bien que l’entité politique rous ait effectivement commencé avec Oleg à Kyiv, il n’y a aucune raison de considérer que la ville constituait un centre rassemblant sous son contrôle toutes les colonies rous de la région. Dans les régions liées à Nóvgorod et à Gorodische, par exemple, situées sur la rive nord du lac Ilmen, il est possible que l’entité politique rous locale ait subi l’influence directe du khanat des Khazars, situé plus à l’est dans cette région, et ait même été dirigée par un «khan» mentionné, vers 839, dans les récits d’une assemblée rous. Sur les rives de la Volga, on connaît l’existence d’une colonie rous dans les premières décennies du Xe siècle, mentionnée par l’Arabe Ibn Faḍlān en 922, dont l’indépendance vis-à-vis de Kiev devait être considérable.

Il semble donc évident que les informations dont nous disposons sur cette époque et son organisation politique, selon les documents disponibles, ne confirment pas les propos de Poutine concernant l’existence ancestrale d’un État rous unifié qui aurait toujours fusionné la diversité considérable des nombreux niveaux qui constituaient l’entité rous.

Si la réalité rous d’alors était marquée par la diversité des peuples et des entités politiques constitutives, il devient difficile de supposer l’existence d’une unité linguistique ou culturelle générale qui aurait rassemblé les différentes ethnies et les aurait réduites à un peuple unifié quelconque. Il est même très peu probable que le pouvoir et l’ascendant de la dynastie des Riourikovitch (ou Riourikides) se soient étendus sur la majeure partie du territoire tout au long de son existence. S’imposant à la Rous jusqu’au XVIe siècle, son aire effective de suprématie politique s’étendit et se rétracta à plusieurs reprises au cours de cette longue période. À Kiev et à sa centralité s’opposèrent, à diverses époques et à différents moments, les prétentions d’autres centres politiques rous, tels que Vladimir-Souzdal et Smolensk dans l’actuelle Russie, et Tchernigov (Tchernihiv en ukrainien) dans l’actuelle Ukraine. Toutefois, les avis sont partagés quant à la région qui joua un rôle central après le déclin de Kyiv.

En 1169, le kniaz (prince) de Vladimir-Souzdal, Andreï Bogolioubski, mena un raid sur la ville de Kyiv, qui se solda par l’acquisition de divers butins, dont des icônes et d’autres biens d’église. Du point de vue de l’historiographie russe, à partir de ce moment, la centralité de la Rous se déplaça de Kyiv vers le nord, la base du pouvoir de Vladimir-Souzdal, devenant une partie de la Moscovie ou royaume de Moscou. Avec la conquête d’une grande partie du territoire de la Rous, y compris Kyiv, par la Horde d’or mongole au milieu du XIIIe siècle, cette perspective se serait accentuée. Selon l’historiographie ukrainienne, par contre, la situation est différente, puisque, de leur point de vue, le royaume de Galicie-Volhynie (soit une partie de la Pologne, de l’Ukraine et du Belarus actuels) aurait été le successeur de Kyiv à partir de 1199, jusqu’à ce que la Galicie soit conquise par le roi Casimir III de Pologne en 1349, et que la Volhynie soit contrôlée par le Grand-Duché de Lituanie en 1350 [7].

Les initiatives d’appropriation du passé rous promues par les régimes établis en Russie et en Ukraine sont systématiquement mobilisées en faveur de la promotion de ce que, dans le sillage de Josep Fontana, nous pourrions appeler une «économie politique» : un discours de légitimation du présent qui affirme son inévitabilité historique comme le résultat d’une longue épopée progressive ponctuée de grands exploits qui se projettent en ligne droite dans le temps depuis le passé le plus lointain. À Veliky Nóvgorod, en Russie, se dresse le Millénaire de la Russie (Тысячелетие Росссии), monument érigé en 1862 pour commémorer les mille ans de l’arrivée supposée du chef Riourik sur les terres de la Rous. À Kyiv, nous trouvons un monument érigé en 1911 représentant la princesse Olga, dont l’apogée du pouvoir remonterait au milieu du Xe siècle, figure dont la proéminence découle de son statut de première dirigeante rous à s’être convertie au christianisme orthodoxe [8].

La mobilisation de ces lieux de mémoire et l’invention de traditions opérées par les protagonistes du conflit en disent long sur la manière dont le passé peut être utilisé. Systématiquement réélaboré au fil du temps dans des présents qui se succèdent, le passé constitue un instrument presque immémorial de justification du statu quo. Si la mémoire de chaque nation est socialement construite, le souvenir et la mobilisation des Rous par Vladimir Poutine, ainsi qu’une certaine interprétation du passé plus récent de l’Ukraine, semblent donner un sens à la revendication d’une unité fondatrice qui fut, qui n’aurait jamais dû cesser d’être et qui, par conséquent, devrait être à nouveau. Vladimir Poutine souhaite-t-il incarner, sur le plan idéologique, une sorte de Riourik ressuscité ? Malheureusement, l’Histoire qui se répète comme une farce, ne cesse pas d’être aussi une tragédie !

A propos des auteurs

Caio de Amorim Féo, doctorant en histoire à l’Universidade Federal Fluminense (Niteroi, Brésil), étudie les processus découlant des incursions vikings dans la perspective de l’Histoire globale.

Mário Jorge da Motta Bastos est professeur associé du cours d’Histoire de premier cycle à l’Universidade Federal Fluminense (Niteroi, Brésil) et chercheur

Notes

[1] Texte traduit de l’original disponible sur le site officiel du Kremlin en portugais : Visão | A declaração de guerra de Putin – na íntegra: “Quem nos tentar impedir, deve saber que a resposta da Rússia será imediata” (sapo.pt).

[2] Texte traduit de l’original disponible sur le site officiel du Kremlin en portugais : DefesaNet – US RU OTAN – IMPORTANTE – Discurso Vladimir Putin 21 Fevereiro 2022.

[3] Allusion à la «destinée manifeste» d’une autre puissance impérialiste, les Etats-Unis, qui l’autorise, d’après cette idéologie, à influencer le destin d’autres pays (NdT).

[4] Texte original disponible sur <http://en.kremlin.ru/events/president/news/66181>.

[5] FRANKLIN, Simon ; SHEPARD, Jonathan, The Emergence of Rous. 750-1200, Longman, 1996, p. 28.

[6] Dans un site de propagande russe (https://fr.rbth.com/histoire/83183-dynastie-riourikides-histoire), on trouve même des considérations sur l’ADN des descendants des Riourikides ! (NdT)

[7] PLOKHY, Serhii, The Gates of Europe: A History of Ukraine, Basic Books, 2015, p. 57- 60.

[8] SIMONE, Lucas R.; NEVES, Leandro César S., «The Middle Ages and the construction of Ukrainian national Identity: a brief analysis of Kyiv’s public space» in ARAÚJO, Vinícius César Dreger de; GUERRA, Luiz Felipe de, Medievalisms in a global perspective, p. 8 (sous presse).

Traduit en français à partir de l’original publié dans Passa Palavra, et publié ici.




Fonte: Passapalavra.info